Reconstruire après la guerre

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Mon ancêtre André Deborde et son frère Alexis sont vraiment très proches. En tout cas, c’est l’impression que j’ai quand je compare leurs deux vies. Nés en 1749 et 1753, ils sont tous les deux bordiers. Ils se marient assez tard, à 47 ans pour l’un, à 37 ans pour l’autre. Ils connaissent chacun des chagrins : André perd sa 1ère épouse en 1800 et Alexis voit mourir en 1802 sa fille Jeanne âgée de 7 ans. Quand je les observe en 1811, leur situation sociale et familiale est presque identique : ils travaillent dans leur ferme de Pugny dans les Deux-Sèvres, André à La Forge et Alexis à La Coulaisière ; et ils élèvent chacun avec leur épouse (André s’est remarié) un seul enfant, un fils qu’ils ont eu tous les deux la bonne idée de prénommer Pierre.

André et Alexis ont aussi traversé aussi un autre drame, commun à tous les habitants du bocage bressuirais, celui des guerres de Vendée. Je n’ai pas trouvé trace de leur engagement dans un camp ou l’autre mais, de ce que je sais de leur mentalité, je suis persuadé que leur cœur penchait pour les Vendéens, d’ailleurs, un de leurs neveux combattait du côtés des « brigands ». Alexis et André restent sans doute suffisamment en retrait avec leur famille pour ne pas être blessés ou tués durant ce conflit, mais ils ne peuvent échapper totalement à la répression qui frappe la région : la guerre fait de nombreux morts mais elle entraîne aussi de nombreuses destructions, suite aux combats ou lors de passage des colonnes infernales. Ainsi, à Pugny, le château est victime d’un incendie dès août 1792 et de nombreuses maisons brûlent en octobre 1794. Un document d’archive m’a permis de savoir que, parmi les bâtiments détruits, il y a une ferme qui appartient aux 2 frères. Je ne sais pas s’ils y résident à l’époque : elle se composait d’une chambre basse, d’une chambre haute, d’un grenier, d’une boulangerie, d’une cave et d’un toit à bestiaux juste à côté. Elle formait alors un capital de 1440 francs et rapportait 72 francs annuels en ferme.

chateau pugny

Le porche du château de Pugny. Source : AD79

Quelques années plus tard, la paix revenue, les 2 frères entreprennent ensemble de rebâtir la ferme mais ils ne peuvent mener à terme les travaux. En 1811 donc, il reste à finir la chambre et le grenier, mettre le bouzilly (torchis de la Gâtine), le carrelage, les fenêtres et les vitres. Le capital représente maintenant 1200 francs et le fermage rapporte 60 francs. La situation pour eux est difficile car, selon leurs dires, les 2 frères ne disposent comme revenus annuels que 172 francs et « ils ont de la famille ». Heureusement pour eux, Napoléon veut achever de ramener le calme dans une région encore instable. Une politique d’aide est mise en place pour aider à la reconstruction des maisons détruites et à l’indemnisation des propriétaires. André et Alexis montent donc leur dossier qu’ils déposent en mairie en septembre 1811, comme 11 autres habitants de la commune. Sur le département des Deux-Sèvres, ce sont 799 demandes qui sont à examiner.

Ils sollicitent donc 800 francs pour des travaux qu’ils disent vouloir finir l’année suivante. Le maire de Pugny appuie leur requête. Le dossier doit apparaître solide et justifié car, le 29 octobre 1811, le sous-préfet de Parthenay « vu la présente pétition et l’avis d’incendie, considérant que les exposants ont fait preuve d’empressement à rétablir leur maison et qu’il convient de leur faciliter les moyens d’achever la construction estime qu’il y a lieu  à leur accorder une prime de 400 francs ». Finalement, la prime versée est de 100 francs, comme quoi ce n’est pas d’aujourd’hui qu’il faut demander beaucoup pour avoir un petit peu !

indemnité pugny.PNG

AD79 – 1 M 607

Il m’est difficile de savoir si les guerres de Vendée ont vraiment failli ruiner les 2 frères comme le laisse penser leur demande. Ils étaient assez aisés pour des villageois avant la Révolution, mais l’incendie de leur maison a forcément compliqué leur situation. La somme de 100 francs a peut-être été utile pour reconstituer le capital et les aider à rebondir. André décède en 1822 dans sa ferme de La Forge à Pugny à l’âge de 72 ans. Alexis, qui s’est installé dans la ferme de Villeneuve à Neuvy-Bouin, meurt en 1828, âgé de 74 ans. À leur décès, j’ai l’impression qu’ils transmettent chacun à leur fils une situation relativement solide. Pour cette nouvelle génération, les maisons étaient reconstruites, les séquelles de la guerre s’oubliaient peu à peu et une période plus paisible s’ouvrait devant eux.

Sources :
– Archives des Deux-Sèvres 1 M 600 à 1 M 608 – Guerre civile de Vendée (Maisons détruites, reconstruction : instructions, correspondance, rapports, états nominatifs)
– Le site sur le château de Pugny

P.S. 1 : la date d’octobre 1794 pour l’incendie à Pugny m’étonne un peu car elle se situe à une période plutôt pacifiée dans la région, postérieure aux exactions dues aux colonnes infernales (entre janvier et avril 1794) et au combat voisin de Chanteloup (juillet 1794).

P.S. 2 : cela n’a pas grand chose à voir mais il faut quand même que je le dise : les deux héritiers d’André et Alexis, fils uniques et cousins, ont tout fait pour me compliquer mes recherches généalogiques. Mon ancêtre Pierre Deborde (le fils d’André) a épousé Marie Grelier et ils ont eu leur fils Joseph (toujours mon ancêtre) le 29 juillet 1825 à Pugny. Son cousin Pierre Deborde (le fils d’Alexis) a épousé une autre Marie Grelier et ils ont eu un fils prénommé Joseph le 10 novembre 1825 à Pugny. Arggg ! Heureusement, les lieux-dits, entre autres, m’ont permis de les différencier.

 

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D’une maison l’autre

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La maison c’est le lieu de la vie familiale, elle voit passer les joies et les peines de ses habitants. Ma famille paternelle a vécu tout le 20e siècle dans celle construite par mon arrière-grand-père Auguste Morisset. J’ai eu envie d’en savoir un peu plus sur cette maison ainsi que sur celle qui l’a précédée.
Lors du recensement de 1901 à Saint-Laurs, dans les Deux-Sèvres, Auguste vit à La Bruyère, un hameau de la commune, il a 37 ans et est propriétaire exploitant. Sa femme, Fleurentine Morisset (mes 2 arrières-grands-parents portent le même patronyme sans qu’à ce jour j’ai pu trouver un lien de parenté entre eux) a 30 ans, elle travaille avec son mari. Ils ont 2 enfants : Armand, 9 ans, (mon grand-père) et sa sœur Marie-Louise, 7 ans. Victoire Morisset, une tante célibataire de Fleurentine, âgée de 63 ans vit avec eux, elle s’occupe sans doute des petits. Ils habitent dans une modeste et très ancienne maison du hameau. Grâce aux souvenirs de mon père je peux situer cette maison qui existe toujours. On la devine (rond rouge) sur le cadastre napoléonien.
En juin 1903, Victoire, la tante, meurt. Elle n’a pas d’autre héritier que cette nièce qui a pris soin d’elle à la fin de sa vie. C’est peut-être grâce à cet héritage que, dès 1903, Auguste se lance dans la construction d’une nouvelle maison pour sa famille. Il choisit un terrain situé à l’entrée du hameau (rond bleu), à quelques 200 mètres de sa ferme. Il a l’ambition de construire une plus grande maison.
cadastre_la_bruyere_saint_laurs-2Il a prévu d’ajouter aux pièces de vie une grande étable et une grange, le tout entouré d’une vaste cour. Il fait appel à des maçons pour monter les murs, mais c’est lui qui va chercher les pierres nécessaires à la construction. Il les transporte en charrette à bœufs depuis une carrière voisine. Auguste se garde aussi une part de travail. La construction va prendre 2 ou 3 ans.
puits_st_laursEn 1905, Auguste creuse, à côté de la maison, le puits indispensable à la vie quotidienne. Armand qui a déjà 13 ans aide son père.
Au recensement de 1906, Auguste et Fleurentine ont enfin emménagé dans cette maison avec leurs 2 enfants.

Les années passent, Armand part faire son service militaire en 1913, il fera aussi les 4 années de guerre et ne rentrera qu’en 1919. Sa sœur Marie-Louise est la première à se marier. En octobre 1919, elle épouse Jules Prunier et part s’installer en Vendée, à quelques kilomètres de sa maison natale. En juin 1920, c’est au tour d’Armand. Il a 27 ans et son épouse Augustine Renoux en a 19. Le couple s’installe chez Auguste et Fleurentine, les parents d’Armand. À l’été 1923, tout la maisonnée attend la naissance du premier enfant. C’est une petite fille qui voit le jour. Hélas ! l’accouchement se passe mal, l’enfant ne survit pas et la mère frôle la mort. L’épreuve fut sans doute terrible pour les parents : au cours de mon enfance, ma grand-mère Augustine me parlait souvent de sa petite fille qui n’avait pas vécu. Trois ans après, un garçon vient au monde, mon père Jean. Il grandit en fils unique. Quand il se marie, en 1954, ses grands-parents sont décédés. Comme pour la génération précédente, sa femme Janine (ma mère) rejoint son mari et ses beaux-parents dans la maison familiale. Un peu plus tard, mon frère et moi naissons entre ces murs. Mais les temps changent, les femmes n’accouchent plus chez elles et mes 2 plus jeunes frères naîtront à la maternité de Niort.
Alors que dans la première maison de mon arrière-grand-père Auguste de très nombreux enfants ont vu le jour, nous ne sommes que 4 à être nés dans la maison qu’il a construite au tout début du 20e siècle.

NB : Dès que j’ai retrouvé la photo de la maison comme elle était au moment de sa construction, je la mets en ligne !

Mes petits soldats (5) : La Grande guerre

Aujourd’hui, 11 novembre oblige, je termine ma série sur mes ancêtres face à la conscription et au service militaire. Je finis donc avec les « poilus » de mon arbre, me limitant comme pour les épisodes précédents à mes ancêtres directs et à leur fratrie.

Mobilisation_Générale_19143 août 1914, l’Allemagne déclare la guerre à la France qui se voulait prête. L’ordre de mobilisation générale a été publié 2 jours plus tôt et concerne tous les hommes de 20 à 47 ans. Les hommes de l’active aptes à servir, de 20 à 23 ans sont déjà sous les drapeaux. Les rejoignent  les hommes de la réserve, ceux de 23 à 34 ans, puis ceux de la territoriale de 34 à 41 ans . Les moins âgés de la réserve de la territoriale  (entre 41 à 47 ans) seront aussi rappelés. Comme la guerre va durer 5 ans, les jeunes gens des classes suivantes devront servir avec 1 an d’avance pour rejoindre leurs aînés sous l’uniforme. Ce conflit a donc mobilisé quasiment 2 générations, des jeunes gens de 19 ans et d’autres qui pouvaient être leurs pères !

Ce 1er août 1914, je n’ai alors aucun petit soldat de ma famille sous les drapeaux. Quelques jours plus tard, ils sont 10, âgés de 24 à 41 ans, à devoir regagner une caserne. Ils seront rejoints un an plus tard par mon grand-père Hubert Deborde, trop jeune pour être appelé dès 1914. Dans quel état d’esprit sont-ils partis ? Je ne le sais pas, n’ayant pas retrouvé de lettres des poilus de ma famille (mais je ne désespère pas).

Les 3 aînés relèvent de la territoriale. Ce sont des cultivateurs qui, grâce à leur âge, évitent le front et les tranchées.
– Mon arrière-grand-père Gustave Turpaud âgé de 41 ans est marié et a 5 enfants de 1 à 12 ans. Il est classé inapte et peut donc retrouver sa famille.
– Mon autre arrière-grand-père du même âge, Xavier Frouin, est marié et a 2 enfants de 11 et 13 ans. Il est chargé de surveiller un dépôt d’armes à Saumur.
– Henri Goron (40 ans) est lui aussi marié, mais je ne sais pas s’il a des enfants. Il surveille sans doute aussi un dépôt d’armes à Poitiers.

Les 7 autres, plus jeunes, doivent partir pour le front. J’ai déjà raconté l’histoire de certains d’entre eux au fil d’articles sur ce blog.
– Henri Blais (36 ans, cultivateur, marié depuis 4 ans) avait pourtant été dispensé en 1898 en tant que soutien de famille. Il rejoint le 67e RI et il est blessé le 10 juin 1915, sans doute à Mouilly, dans la Meuse : éclat d’obus entraînant une rétractation des 4 doigts de la main, éventration, plaies dorsales. Invalide à 85%, il est admis à la réforme avant la fin de la guerre.
– François Goron (35 ans, boulanger, veuf, remarié depuis 3 ans) semble ne pas avoir été au front. Il est versé dans le 9e escadron territorial du train puis dans la 14e section des commis militaires. Il traverse en tout cas la guerre sans blessures !
– Lucien Blais (33 ans, cultivateur, célibataire) passe dans différents régiments d’infanterie  : 114e, 128e, 90e et a lui aussi la chance de ne pas être blessé.
– Joseph Nueil (32 ans, cultivateur, marié, 1 enfant), mobilisé dans le 3e régiment d’infanterie colonial de Rochefort, meurt « pour la France » le 5 novembre 1915 à Massiges. J’ai évoqué son tragique destin dans « Rendez-vous ancestral en Argonne ».
– Joseph Goron (31 ans, cultivateur, marié, 1 enfant) passe du régiment de cavalerie légère de Niort au 9e escadron du train de Châteauroux, puis au 33e régiment d’artillerie d’Angers, et enfin au 109e. Il échappe aux blessures mais pas aux honneurs : il reçoit une citation, la médaille commémorative de la Grande guerre et la médaille de la Victoire.
– Alcide Deborde (26 ans agriculteur, célibataire), mon grand-oncle est incorporé au 68e RI. La guerre s’arrête pour lui le 4 mai 1916 : il est fait prisonnier à Verdun. Interné au camp de prisonniers de Soltau (entre Brême et Hambourg), il est rapatrié le 22 janvier 1919.
– Auguste Blais (24 ans, boulanger, célibataire) à peine libéré des 3 ans de service militaire obligatoire, est rappelé au 32e RI de Châtellerault. La déveine le poursuit, il enchaîne blessures et maladies qui le mènent souvent à l’hôpital militaire. Blessé le 15 janvier 1915 à Zonnebeke et le 9 mai 1917 à Cauroy, il attrape aussi la scarlatine, la gale, une bronchite sévère. Il reçoit 3 citations, la croix de guerre et la médaille militaire. Pensionné à 40%, il est décoré en 1954 de la Légion d’honneur.

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Mon grand-père sous l’uniforme

Mon grand-père Hubert Deborde (18 ans, agriculteur, célibataire), trop jeune pour partir dès août 1914, est incorporé à son tour le 10 avril 1915. Il est affecté au 114e, puis au 239e RI où il est soldat signaleur. Porté disparu à Fleury-devant-Douaumont le 23 juin 1916, il est en fait prisonnier et se retrouve interné à l’hôpital de Grafenwöhr, en Bavière, pas très loin de la frontière tchèque. Il y est soigné pour une blessure à l’épaule gauche et au front (j’ai déjà raconté la guerre et la détention de mon grand-père et de son frère Alcide dans 2 articles de ce blog). Il est rapatrié le lendemain de Noël 1918 et libéré de l’armée le 20 septembre 1919.

Voilà. Avec mon grand-père paternel (1 mètre 68 sur sa fiche matricule) et avec la guerre 14-18, je termine ma série sur les petits soldats de ma famille. La variété des destins que je viens d’évoquer (blessé, médaillé, prisonnier, mort, sain et sauf…) est sans doute la même pour toutes les familles. Je me dis que, pour ce dernier chapitre au moins, le titre « les petits soldats » n’est pas tout à fait approprié. Je pense bien sûr aux soldats qui sont morts comme Joseph Nueil. Je pense à ceux qui ont été blessés ou mutilés, à ceux prisonniers, à ceux décorés, à ceux fusillés pour l’exemple… à ceux indemnes. Ils ont tous souffert pendant les combats et, pour les survivants, ils ont aussi souffert le reste de leur vie au souvenir de ces années terribles !  Et je me dis qu’ils étaient grands !

Et si vous voulez tout relire :
Mes petits soldats (1) : Le Premier Empire (1804-1815)
Mes petits soldats (2) : les monarchies constitutionnelles (1815-1848)
Mes petits soldats (3) : La Seconde République et le Second Empire (1849-1870)
Mes petits soldats (4) : Les débuts de la IIIe République (1870-1914)

Résoudre (?) une contradiction

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Pour le Généathème de ce mois-ci, Sophie Boudarel nous propose un retour aux sources, de vérifier nos premières recherches. J’ai dû le faire il y a quelques années pour résoudre une contradiction. Je vous raconte pourquoi et comment ci-dessous.

Sur la branche de Pierre Deborde, le grand-père paternel de mon grand-père paternel (ma lignée agnatique quoi !), je me pensais « confortable ». Je savais qu’il était né le 1er décembre 1799 à Pugny (Deux-Sèvres), je connaissais ses parents, André Deborde et Pélagie Baudu, je le savais fils unique, j’avais trouvé son mariage (acte filiatif) le 17 mai 1822 à Pugny avec Marie-Jeanne Grelier, j’avais les actes de naissance et de mariage de ses 3 enfants. J’avais suivi ses déménagements et sa petite ascension sociale. J’avais aussi remarqué qu’il se faisait appeler souvent François, ce qui m’avait posé bien des problèmes : il avait un cousin nommé Pierre Deborde, à peu près du même âge qui avait épousé une Françoise (dite Marie !) Grelier et ils avaient l’un et l’autre eu la bonne idée de donner à leurs enfants parfois les mêmes prénoms !!! Mais bon, tout cela était résolu, j’avais du coup le sentiment de plutôt bien connaître mon aïeul ! Il ne me restait plus pour être complet qu’à rajouter son acte de décès  que je trouvais sans difficultés : il était mort le 1er mars 1879 à Terves, Ses enfants, Joseph et François, avaient fait la déclaration en mairie : Pierre avait 80 ans, il était veuf de Marie-Jeanne Grellier (décédée 3 ans plus tôt) et il était né à Pugny. Jusqu’à présent, j’étais plutôt content, tout était conforme (même l’âge) à mes recherches. Je continuais donc ma lecture : …fils de feu Deborde André (OK) et de (ARG !!!) feue Rose Ponsard. Horreur !!! Malheur !!! Sa mère n’était pas Pélagie Baudu !!! M’étais-je trompé sur la mère de mon aïeul ? Devais-je remettre en cause toute une branche de ma généalogie ?

décès pierre deborde

Il m’a fallu donc tout revoir. Je suis parti pour refaire ma recherche d’André Deborde puisqu’il n’y a jamais de contradiction pour lui entre les actes : au baptême, mariage et décès de son fils Pierre, ce sont toujours les mêmes nom et prénom d’André Deborde qui sont donnés comme étant ceux de son père, et le risque d’homonymie est infinitésimal. J’ai donc repris les actes le concernant lui ainsi que son fils pour trouver où était le « loup » !

La relecture des actes m’a plutôt rassuré sur la justesse de mes recherches préalables. Le père, André, s’est marié 2 fois. Il a épousé, le 22 novembre 1796 à Pugny, Pélagie Baudu, avec qui il a eu un enfant Pierre (mon ancêtre ?) né le 1er décembre 1799. André n’est pas tout jeune à son mariage (47 ans) mais je n’ai pas vu de traces de mariage antérieur. S’il y avait eu des indices, je crois que je les aurais dénichés car André a toujours résidé dans la même paroisse de Pugny où les actes sont trouvables sur cette période. Pélagie décède le 14 juillet 1800. André se remarie avec Rose Turpeau 4 ans plus tard, le 2 février 1804. Celle-ci est également veuve, de Jacques Gaspard, avec qui elle a eu 2 garçons malheureusement décédés. Le couple nouvellement formé n’aura pas d’autre enfant. Ils élèvent donc ensemble Pierre, le fils unique d’André. Rose décède le 11 janvier 1821 et André le 4 août 1822. Celui-ci de toute évidence n’a donc pas eu d’autre épouse que Pélagie Baudu et Rose Turpaud. Je n’ai trouvé aucune trace de Rose Ponsard ailleurs que sur l’acte de décès de son fils. Aucune femme portant ce prénom et ce nom n’apparaît dans la base de données du Cercle généalogique des Deux-Sèvres. Le patronyme de Ponsard est même quasiment absent du département ! Pour moi, Rose Ponsard n’existe pas, la mère de Pierre Deborde ne peut donc être que Pélagie Baudu et mes premières recherches étaient donc bonnes ! Ouf !

Il me semble pourtant tout à fait improbable que le maire ait pu confondre le nom de Pélagie Baudu et de Rose Ponsard. C’est donc bien ce nom qui a été donné par Joseph et François, les fils de Pierre Deborde, déclarants de son décès. Je m’interroge sur le pourquoi de cette déclaration. L’erreur est-elle volontaire ou involontaire ? Pour le coup, je ne peux qu’émettre des hypothèses. J’ai tendance à penser qu’ils ignoraient qui était leur vraie grand-mère paternelle. Pélagie Baudu, la mère de leur père, est morte quand ce dernier n’avait que 7 mois, il n’en avait donc aucun souvenir et il avait été élevé dès l’âge de 4 ans par sa belle-mère Rose Turpaud. Il savait parfaitement que ce n’était pas sa mère (sur son acte de mariage, c’est le nom de feue Pélagie Baudu qui apparaît) mais sans doute a-t-il considéré sa belle-mère comme une mère. Les enfants de Pierre n’ont pas pu connaître leur grand-père ni son épouse Rose Turpaud, décédés avant leur naissance. Mais sans doute que Pierre leur a parlé de cette dernière comme si elle était sa mère. Cela expliquerait pour le moins le prénom de Rose donné sur l’acte de décès. Mais pourquoi le nom de Ponsard ? Un surnom ? Une explication serait une confusion avec le nom du premier mari de Rose, Jacques Gaspard. Pour ses petits-enfants, elle aurait été Rose Gaspard (Ponsard ??), la mère de leur père ?

Je n’aime pas trop en général quand on essaie de tordre les actes pour les faire coïncider avec ses propres hypothèses, mais dans le cas présent, je suis bien obligé de le faire un peu, en me disant que mes ancêtres n’étaient pas non plus infaillibles et qu’ils répétaient ce qu’on leur avait bien appris.
Ah, s’ils avaient pu aller vérifier leurs dires en mairie ou aux Archives !

Cent mots pour Madeleine

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Merci à Sophie Boudarel de remettre en avant le Généathème « 100 mots pour une vie ». Cela me permet de récidiver dans mes tentatives poétiques. Après « Sort fatal à Moncoutant », la triste complainte consacrée à Jean Talon, voici « Cent mots pour Madeleine », dédié à mon ancêtre Madeleine Robin, née en 1753 et décédée vers 1785. J’aime toujours et tellement les contraintes que je m’en rajoute encore une fois : j’ai fait un acrostiche (lues verticalement de haut en bas, les premières lettres de chaque vers reconstituent son prénom et son nom) à partir d’alexandrins coupés à l’hémistiche, avec des rimes plutôt pauvres, je dois bien le reconnaître. Me pardonnerait-elle mes vers de mirliton ?

Madeleine naquit à Pougne-Hérisson
Aimée de ses parents, Jacqu’s Robin, Jeann’ Guédon.
Dix-huit ans, mariage : François-Joseph Branchu,
Enfant de laboureur, cultivateur du cru !
Le couple a six enfants : cinq filles, uniqu’ garçon
Et exploite des champs, à Trayes, dans la région.
Il arrive ce jour maudit où Madeleine
Nous quitte pour toujours. Son mari dans la peine
Et six petits enfants qui n’avaient pas douze ans
Restent seuls à pleurer. Quand mourut leur maman ?
Où est-elle décédée ? Mystère-et-boule-de-gomme !
Bigre ! Saperlipopette ! Où trouver l’acte en somme !
Il est sûr cependant que jeunette elle était,
N‘ayant pas vu grandir ses enfants adorés.

Madeleine Robin, native de Pougne-Hérisson dans les Deux-Sèvres, aujourd’hui Nombril du Monde, est sans doute morte dans le proche village de Trayes vers 1785, âgée seulement d’environ 31 ans. Je ne pourrai pas trouver son acte de sépulture car les registres paroissiaux de cette commune antérieurs à la Révolution ont totalement disparu.
Puisse ce petit poème la faire revivre un peu !

pougne

Carte postale ancienne de Pougne-Hérisson

Mes petits soldats (4) : Les débuts de la IIIe République (1870-1914)

Sous la IIIe République, le service militaire tend à se généraliser et devient de plus en plus égalitaire. Au fur et à mesure des lois, on supprime l’exonération (possibilité de se payer un remplaçant), on abolit certaines dispenses, on met fin au tirage au sort injuste. On passe ainsi d’un service qui pouvait durer jusqu’à 5 ans pour certains en 1872, à un service de 2 ans pour tous en 1905, et de 3 ans en 1913 avec les prémices du conflit armé. Ce mouvement s’accompagne d’une acceptation de plus en plus grande du service. Finis les réfractaires ! Disparues les nombreuses réformes ! La France est cocardière. Le discours politique dominant est nationaliste : il faut récupérer l’Alsace et la Lorraine, mener une politique coloniale. En même temps, tout un folklore se met en place, censé symboliser le passage à l’âge adulte (le conseil de révision, les fêtes de conscrits, la quille, les photos en tenue militaire…).

La généralisation du service militaire se fait donc lentement mais sûrement. Ainsi, quand je considère mes 24 ancêtres et apparentés deux-sévriens en âge de servir sur cette période de 1871 à 1914, 14 ont fait leur service jusqu’au bout :
– seulement 5, sur les 12 conscrits entre 1871 et 1888, font effectivement et totalement leur service.
– 9 sur les 12 conscrits entre 1889 et 1914 le font en entier (et parmi eux, tous mes conscrits du XXe siècle).

Les motifs d’exemption ou de réforme pour raison de santé semblent se raréfier. Il est vrai que la situation sanitaire s’est améliorée tout au long du XIXe siècle. Je n’ai relevé que 5 cas et ils sont souvent malheureusement justifiés :
– Auguste Merceron est versé au service auxiliaire pour un problème de testicule en 1880. Cela l’empêche peut-être aux yeux de l’armée de se battre mais ne l’empêchera pas de se marier 4 ans plus tard.
– Eugène Nueil est réformé en 1882 pour bronchite chronique ancienne. Il décède dans l’année qui suit.
– Constant Blais et Émile Nueil sont exemptés en 1892 et 1893 pour des raisons sans doute médicales.
– Auguste Frouin est exempté en 1897 pour tuberculose, il décède peu après.

Il est parfois possible d’échapper au service pour des raisons familiales, 5 jeunes gens de ma famille en bénéficient, mais là aussi les exemptions deviennent plus rares avec le temps.
– Louis-Mary Poirier est maintenu dans ses foyers comme soutien de famille en 1879 (ses parents sont pourtant vivants, est-ce parce qu’il est l’aîné de 6 enfants ?)
-Louis Chesseron est dispensé en 1882 car fils aîné de veuve.
-Jude Frouin est dispensé en 1884 car il a un frère déjà au service.
-Pierre Blais, mon arrière-grand-père, est passé dans la réserve au bout d’une semaine en 1888 car il est le fils aîné d’une fratrie de 10 enfants.
– Son frère Henri Auguste est dispensé en 1898 comme soutien de famille (le père est décédé entre temps).

Les affectations se font le plus souvent assez près du lieu de résidence. Mes soldats des Deux-Sèvres ne partent pas très loin : à Niort (2), Poitiers (2), Châtellerault (2), Angers (1), Tours (1) et Châteauroux (1). Cependant, quelques uns sont s’éloignent davantage (Versailles, Rosny et Dôle). Mon arrière-grand-père Gustave Turpaud est même mobilisé pour participer à une campagne en Algérie de 1894 à 1897. Ils intègrent différents régiments d’infanterie (5), d’artillerie (3), de chasseurs (3), de dragons (2) de hussards (1) et de zouaves (1). Certains obtiennent du galon : Gustave Turpaud est nommé brigadier en 1895. Joseph Nueil (évoqué dans un #RDVancestral) en 1903 et Auguste Blais en 1910 sont promus au grade de caporal.

Sur cette période, mes 4 arrière-grands-pères sont concernés par la conscription.
Lucien Deborde fait un an, en 1883 et 1884, au 18e bataillon de chasseurs basé à Tours.
Xavier Frouin sert 3 ans, de 1894 à 1897 au 2e régiment de dragons d’Angers.
Gustave Turpaud, incorporé au 12e régiment d’artillerie de Bourges, fait son service en Algérie de 1894 à 1897.
Pierre Blais n’a servi qu’une semaine en 1889, au 7e régiment de hussards basé à Niort, puis il est passé dans la réserve pour raison familiale.

hussards niort

La caserne du 7e régiment de hussards à Niort, source Delcampe

Comme l’instruction est devenue obligatoire grâce aux lois de Jules Ferry, cela se remarque, même pour les premières classes qui n’en n’ont pas bénéficié : tous mes conscrits sauf un ont maintenant un degré d’instruction qui leur permet de savoir lire, écrire et compter mais aucun n’est allé plus loin que l’école primaire. J’ai toujours les renseignements physiques détaillés sur le visage de mes ancêtres. En 1878 (mais seulement cette année-là), il faut même préciser sa religion ! Et je n’oublie pas ce qui m’importe le plus, la taille de mes 14 soldats ! Sont-ils toujours petits ? Leur taille varie de 1m57 à 1m73 et j’obtiens une moyenne de 1m64 ! Ce ne sont pas encore des géants mais ils ont un tout petit peu grandi, sans doute suite aux progrès de la médecine et à une meilleure alimentation.

Ce ne sont pas des géants mais la France va pourtant avoir besoin d’eux ! Nous arrivons en 1914. La 1ère Guerre mondiale va bientôt éclater et les hommes, à partir de la classe 1887, vont être rappelés pour combattre l’Allemagne. 12 parmi les « petits soldats » de la IIIe République que je viens d’évoquer vont être concernés ! Je vous raconterai leur destin très prochainement, avec le 5ème et dernier épisode intitulé « Mes petits soldats et la grande Guerre ».

Et si vous voulez lire ou relire le début, cliquez sur les liens : 1 Le Ier Empire2 Les monarchies constitutionnelles3 La Seconde République et le Second Empire

À Soutiers, dans la Gâtine poitevine

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Avec Raymond, nous envisageons de faire des balades à vélo sur les traces de nos ancêtres. Nous avons la chance d’avoir un périmètre de recherches généalogiques proche de notre lieu de résidence. Aujourd’hui, c’est encore à l’état de projet. Cependant, en septembre, nous avons fait une sortie vélo qui passait par le village de Soutiers où vécurent des ancêtres. Cela m’a donné envie de revenir sur leur histoire.

C’est à Soutiers que se marient Marguerite-Suzanne Boureau et Charles-Antoine Nicolas, seigneur de la Mitoisière et de la Valentinière. Les noces sont célébrées le 20 février 1727 dans l’église Saint-Martin à Soutiers en présence de leurs pères. L’épouse, comme son mari, signe.
N°495-BoureauMarguerite Suzanne Charles-Antoine est issu de la petite noblesse. Il est né à Parthenay et est l’aîné des enfants de Charles Nicolas et de Renée Périgord. Si je connais bien la famille de Charles-Antoine, je sais peu de choses de celle de Marguerite-Suzanne. Les Nicolas sont originaires de Parthenay et de Poitiers. C’est la famille de l’épouse qui vit à Soutiers. Ses parents, Louis Boureau et Jeanne Conneau, sont mes ancêtres à la 10e génération. D’eux, je sais seulement que la mère Jeanne Conneau décède en ces lieux à peine 3 mois après le mariage de sa fille. Elle est enterrée le 24 mai 1727 dans le cimetière de Soutiers en présence de son mari Louis, ainsi que de son beau-fils Louis, né d’un précédant mariage de son époux. Quant à Marguerite-Suzanne, son nom figure sur l’acte mais a été rayé par le prêtre, ce qui me fait douter de sa présence à Soutiers ce jour-là.
Après son mariage, Marguerite-Suzanne suit son époux dans les diverses demeures des Nicolas : à Gourgé, Beaulieu-sous-Parthenay et Saint-Lin. Mais en 1732, moins de 6 ans après le mariage, Charles-Antoine décède. Il a 28 ans et laisse une jeune veuve avec une petite fille de 3 ans, mon ancêtre Marguerite. Marguerite-Suzanne ne le sait peut-être pas encore mais elle est enceinte. Un enfant naît 8 mois plus tard, mais il ne vit que 3 mois. La voilà sans héritier mâle, autant dire qu’elle a peu de droits. Elle se remarie très vite et épouse René Billaud en août 1733. J’ai déjà évoqué Marguerite-Suzanne dans Grandeur et décadence en Poitou.
Cependant, Marguerite-Suzanne a dû garder des liens avec Soutiers tout comme sa fille Marguerite puisque c’est ici que cette dernière décède quelques années plus tard, le 17 mai 1767. Marguerite Nicolas meurt dans ce village à l’âge de 36 ans, peut-être en couches, en laissant son mari René Goudeau seul avec 3 enfants en bas âge. Le couple ne vit pourtant pas dans cette paroisse, mais dans celle de la Chapelle-Bertrand. D’ailleurs l’époux ne semble pas présent lors de l’enterrement. Parmi les témoins on trouve une cousine, Marie Conneau, preuve que des liens ont perduré avec la famille de sa grand-mère maternelle.

Au début du 18e siècle, Soutiers est une petite paroisse au sud de Parthenay qui compte 43 feux en 1716. Aujourd’hui, avec ses 270 habitants la commune n’a guère changé.
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Cette balade à vélo m’a donné l’occasion de traverser la Gâtine vallonnée (mes mollets peuvent en témoigner !) et de découvrir un joli petit village bien caché, loin des axes de circulation.
3 femmes, 3 générations et 3 actes, voilà tout ce dont je disposais pour imaginer la vie de mes ancêtres à Soutiers. Mais, en attendant que je trouve de nouvelles pistes, profiter d’une pause dans ce village et découvrir ses petites maisons basses accolées à l’église Saint-Martin m’ont permis d’imaginer le hameau d’autrefois où vécurent mes 3 aïeules et leur famille.

Dolorès

dolorès Est-ce une déformation de l’esprit ? Dois-je consulter ?  Je trouve que mes lectures (romans, polars, BD…) me ramènent de plus en plus souvent à la généalogie. C’est encore le cas avec Dolorès, une BD de Bruno Loth (éditions La Boîte à Bulle). Marie, une vieille dame veuve en maison de retraite est atteinte de problèmes de mémoire. Elle se met à parler espagnol et à se faire appeler Dolorès. Cela interroge sa famille, notamment sa fille Nathalie pour qui sa maman était une orpheline ignorant tout de son passé. Elle se met à enquêter et découvre que sa mère est la fille d’un couple de républicains espagnols, arrivée seule en France vers l’âge de 10 ans. Nathalie part donc en Espagne sur les traces de sa famille maternelle. Elle apprend quelle fut l’enfance de sa mère en pleine guerre d’Espagne. En même temps, elle découvre le drame de la guerre civile espagnole et la situation sociale et politique actuelle du pays. Cet album nous interroge donc sur la mémoire, dans tous les sens du terme et sur la transmission, avec de beaux portraits de femmes. Bruno Loth sort parfois un peu de son sujet quand il évoque la crise  économique actuelle en Espagne. Mais, la partie sur la recherche du passé est vraiment très intéressante et le personnage de Marie (Dolorès), son évolution au fur et à mesure qu’elle replonge dans son enfance est vraiment très touchant. Le tout est servi par un dessin agréable aux couleurs sépia, tout à fait adapté à ce voyage dans le passé et la mémoire.

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Rendez-vous ancestral en Argonne

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Un article publié dans le cadre du #RDVAncestral initié par Guillaume Chaix.

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Fleury-devant-Douaumont

26 juillet 2017, la voiture roule doucement sur les routes tranquilles de l’Argonne dans la Marne. Avec Sylvie, nous avons choisi de prendre des vacances généalogiques et mémorielles, loin des plages et du soleil. Nous avons déjà visité Verdun : le mémorial, l’ossuaire, le cimetière , les forts de Vaux et de Douaumont… Difficile de dire que je suis heureux, ces visites ne prêtent pas à la joie ; pourtant je suis satisfait : je comprends mieux la guerre 14-18, les batailles, les souffrances aussi, je suis ému souvent, en colère également. Sous la pluie, nous avons arpenté le village disparu de Fleury, la zone où mon grand-père Hubert a été fait prisonnier en 1916. Il n’en reste rien. Des plaques indiquent les emplacements des fermes, des maisons, de l’école, de la mairie et de l’église. Des monuments commémoratifs sont dispersés au milieu d’un relief ravagé par les obus, mais adouci aujourd’hui par l’herbe et les arbres qui ont recouvert d’un linceul vert ce village martyr.

Nous avons donc quitté Verdun (et ses combats de 1916) pour aller un peu plus avant sur un autre terrain de bataille, l’Argonne de 1915. Je vais à la rencontre d’un « poilu », Joseph Nueil, le frère de l’arrière-grand-mère que j’ai connue dans mon enfance, celle qu’on appelait « mémé Delphine ». Joseph est né le 9 octobre 1881 à Courlay (Deux-Sèvres). Il n’a pas 10 jours quand il perd sa mère, Mélanie Blanchin, des suites de cette naissance difficile. Le père, « Gène » Nueil, se retrouve seul dans sa ferme avec 4 enfants dont un nouveau-né. La grand-mère, Désirée Gasse, le rejoint pour l’aider et s’occuper de la marmaille autant qu’elle peut mais, 6 ans plus tard, c’est elle qui décède à son tour. La famille déménage alors à Terves et c’est une servante, Joséphine Touraine, qui veille maintenant sur les enfants. À 20 ans, Joseph est bon pour le service militaire : direction le fort de Rosny et le 14ème régiment de zouaves pendant 3 ans. Il obtient le grade de caporal.

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Joseph Nueil et Delphine Thibaudeau à leur mariage

De retour à la vie civile, il travaille à la ferme familiale, il est cultivateur. Peu après, il épouse Delphine Thibaudeau le 19 novembre 1907. 4 ans plus tard, c’est la naissance de Marie-Joséphine, une petite qui malheureusement le restera, atteinte de nanisme. En 1914, après ses malheurs personnels, Joseph va connaître le malheur universel. La guerre contre l’Allemagne est déclarée, c’est la mobilisation générale et il est comme beaucoup rappelé sous les drapeaux. Il est cette fois incorporé au 3ème régiment d’infanterie coloniale de Rochefort, et se retrouve à combattre à l’automne 1915 sur ces terres de l’Argonne que je visite aujourd’hui. Le 21 octobre 1915, il est promu sergent. 15 jours plus tard, le 5 novembre 1915, sa vie s’arrête à Massiges dans la Marne, « tué à l’ennemi » . Il avait 34 ans. Mort pour la France, comme ils disent !

tombe nueilLe GPS m’emmène là où je veux aller, à la nécropole Pont-de-Marson située à

tranchée

Tranchée de la main de Massiges

Sur le retour, je décide de faire un petit crochet sur le site de la « main de Massiges », un panneau indicateur nous y invite et c’est sans doute sur ce morceau de territoire qu’est mort Joseph. La route goudronnée se termine par un chemin blanc, nous arrivons sur un petit parking où je stationne notre voiture. Et là, agréable surprise, des panneaux expliquent que des bénévoles reconstituent peu à peu les tranchées et les abris, tels qu’ils étaient pendant la guerre 14-18. Ils les ont recreusés à l’identique, ils ont retrouvé les poutres, les tôles qui les consolidaient, ils ont disposé des objets retrouvés. En réhabilitant ce site de mémoire, ils ont aussi découverts des ossements oubliés depuis plus de 100 ans. Avec Sylvie, nous explorons ces galeries. C’est par ici que Joseph a vécu ses derniers jours. Aujourd’hui, plus de mitraille, plus de puanteur, plus de vermine, plus de sang et même pas de boue. L’air est frais et sec et le soleil brillerait presque. Que s’est-il passé il y a plus de 100 ans, ce 5 novembre 1915 ? Le journal du régiment n’existe plus entre le 1er avril 1915 et le 1er février 1916. Après l’offensive de la main de Massiges du 25 septembre au 8 octobre qui avait fait 15 000 morts inutiles, le front s’était stabilisé et Joseph avait gagné ses galons de sergent. C’était le cœur de l’automne, il faisait sûrement froid, peut-être pleuvait-il ?

Aujourd’hui, je ne te rencontre pas, Joseph, même si je te devine furtivement au fond d’un abri, au détour d’une tranchée. Je ne peux même pas imaginer ce que tu as souffert et ce que tu as enduré, comme tous ces jeunes hommes de France, d’Allemagne, d’Afrique et d’ailleurs… Je ne sais pas comment tu es mort et je sais encore moins pourquoi. Au cimetière, je ne t’ai pas entenduLes fusils commencent à claquer et bientôt un barrage acéré tombe sur nos unités.
Bientôt, ce sont des cris, des hurlements d’horreur.
Des hommes tombent, cassés en deux dans leur élan.
Il faut franchir la plaine balayée par les balles, les membres disloqués, la figure noire, horrible.
Nous arrivons près d’eux et un terrible corps à corps s’engage.
Les fusils ne peuvent plus nous servir et c’est à l’aide de nos pelles que nous frappons.
On titube.
On voit un tourbillonnement d’hommes qu’on ne reconnaît pas, qu’on n’entend plus.
Je saigne du nez et des oreilles, je suis fou, je ne vois même plus le danger, je n’ai plus songe à rien, mon rôle est fini.
Je me vois les reins brisés, étouffant, creusant la terre de mes mains, et là, tout près de moi s’élève, monotone, une plainte d’enfant « J’ai mal, maman, mon Dieu, je vais mourir ».

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Illustration de Jacques Tardi

Le chagrin des vivants

Cet été, Raymond et moi sommes allés passer quelques jours en Argonne et à Verdun. Nous avons tous les deux des grands-pères, des grands-oncles… qui ont connu l’horreur de la guerre et des combats. Certains sont revenus, d’autres pas, ce voyage a été l’occasion d’aller à leur rencontre. Raymond va l’évoquer très bientôt et je vous propose de vous plonger dès à présent dans cette Grande Guerre avec un roman lu au printemps.

Dans Le chagrin des vivants, Anna Hope évoque les années qui suivent la guerre 14-18. À Londres, en ce mois de novembre 1920, alors que le pays se prépare à accueillir son soldat inconnu, trois femmes, unies par d’invisibles liens, essaient de survivre au traumatisme de la guerre.
Evelyn a perdu son fiancé et son frère, survivant, s’étourdit chaque nuit dans les fêtes et l’alcool. Ada pleure son fils mais ne peut faire son deuil, le corps de son enfant n’a pas été retrouvé et c’est par un message laconique qu’elle a appris son décès. Enfin, Hettie est une toute jeune femme qui vit avec sa mère et son frère revenu brisé de la guerre. Elle travaille dans un dancing où elle côtoie chaque jour d’anciens soldats. Au cours des cinq jours qui précédent l’arrivée du soldat inconnu, chacune va essayer de faire un pas vers l’avenir. Petit à petit nous découvrons des liens qui se tissent, des secrets qui s’avouent et peut-être un espoir de lendemains meilleurs.

Dans ce récit choral, les femmes évoquent l’indicible, racontent les souffrances qu’elles côtoient, celles qu’elles vivent ; et en filigrane pointe le sentiment de culpabilité des survivants. Ce premier roman, servi par une écriture fluide, nous offre trois beaux portraits de femmes. Un récit juste et tout en sensibilité sur l’impossible oubli mais aussi sur la vie plus forte que tout.

Cérémonie devant la tombe du Soldat inconnu britannique à l’abbaye de Westminster, 18 novembre 1920. Source : Corbis