Année meurtrière à Chanteloup

Au début du registre paroissial de l’année 1740, le curé de Chanteloup, Armand Martineau écrit en préambule : « 1740, année de très grande mortalité. L’année a duré 8 mois en gelée, glace. Il neigea et grêla le 4 mai. » (AD79 BMS Chanteloup 1737-1760, vue 31)

Cet hiver fut effectivement cruel dans la plus grande partie de la France. L’hiver 1709 était resté dans les mémoires comme « le grand hiver ». Celui de 1740 est surnommé « le long hiver ». Les températures y furent moins extrêmes mais il fut ressenti bien plus longtemps, d’octobre 1739 à mai 1740. Les conséquences furent terribles, avec de nombreux décès liés au froid et à la famine qui s’en suivit.

nombre de décès par mois pendant l’année 1740 à Chanteloup

À Chanteloup, l’augmentation de la mortalité en 1740 fut beaucoup plus nette qu’en 1709 : 74 habitants de la paroisse décèdent cette année (3 fois plus que la moyenne des années les plus proches). En avril et mai 1740, le nombre de sépultures (24 et 27) est très important. Il concerne des nouveaux-nés, des enfants des personnes âgées (parmi elles, mon aïeul, Jacques Chesseron, tisserand âgé de 64 ans), mais aussi des adultes, des hommes et des femmes dans la force de l’âge. La situation impressionne tellement le curé de Chanteloup que celui-ci entreprend de faire des vœux et des processions,  espérant ainsi infléchir cette vague de décès. Il écrit, sous forme de note, peut-être de brouillon, dans son registre (la lecture est difficile pour moi, d’où quelques points d’interrogation) :

voeu saint roch
AD79 BMS Chanteloup 1737-1760, vue 36

« Vœux de Pitié le 8 mai et Saint Roch pour la mortalité fait en 1740. Que cette année est vue mortalité qui n’a jamais lieu normalement dans cette paroisse mais aussi généralement sur tous lieux, l’on a fait vœu à Saint Roch en cette église pour apaiser la mortalité, nous avons lu lettre de notre demande comme aussi son aide en procession à Pitié le 8 de mai et avons porté un cierge un jour de férié et sainte la sainte vierge nous a exaucé sans préjudice de la procession qu’on a la coutume que ce doit le mardi de Pâques un cierge a été brûlé et le doit être tous les ans le jour de Saint Roch un cierge en cette intention et à Pitié aussi un cierge. Les habitants sur la « démontrance » auront la foi en Saint Roch et Sainte Vierge et obsèrvereront la fête et pour approbation on peut le faire approuver par messire l’évêque. »

saint_roch
Saint Roch (illustration extraite de « la légende dorée des saints » de Jacques de Voragine)

Est-ce bien le froid et la famine qui sont causes de ce surcroit de mortalité ? Le prêtre demande l’aide de saint Roch. Celui-ci est vénéré dans toute l’Europe. La légende lui prête le pouvoir de guérir les épidémies, ce qui peut être utile à une époque où peste, choléra, typhus ou grippe font régulièrement des ravages. À Chanteloup, il y avait autrefois une statue de saint Roch dans l’église, il semble que l’on venait ici le prier pour guérir plus spécifiquement de la dysenterie. Le fait que le curé Martineau invoque ce saint peut faire penser qu’une épidémie, plutôt que le froid ou la famine, est à l’origine de ces nombreux décès, pourtant, dans son préambule, le prêtre écrit « gelée » et non « contagion ».

La Vierge est également invoquée. Il existe un culte de la sainte à une heure de marche, dans la paroisse voisine de La Chapelle-Saint-Laurent, au lieu-dit Pitié. Plusieurs légendes s’y rattachent. Une statue de Notre-Dame aurait été trouvée au XVIe siècle et des miracles y sont associés. La Vierge aurait aussi laissé l’empreinte de son pied dans un rocher (et le diable les traces de ses griffes). Des pèlerinages existent à Pitié dès le XVIIe siècle. Ils sont encore très suivis aux XIXe et XXe siècles avec la construction d’une basilique et le culte est encore vivace aujourd’hui. En 1740, au moment de la peur liée à la surmortalité, il était sans doute inenvisageable de ne pas prier Notre-Dame de Pitié.

pas vierge
Le rocher du Pas-de-la-Vierge à Pitié (carte postale ancienne)

Est-ce le redoux ? Est-ce l’efficacité des cierges et des prières ? Au mois de juin 1740, le pic de la crise est passé avec le retour des beaux jours. Un an plus tard, le 16 novembre 1641, le curé Armand Martineau qui était si préoccupé par le sort de ses paroissiens décède à son tour, dans sa paroisse, à l’âge de 55 ans.

Sources
Archives Départementales des Deux-Sèvres. Registre des baptêmes, mariages et sépultures de Chanteloup (1737-1760)
Histoire de Chanteloup
La légende du Pas-de-la-Vierge à Pitié

La légende de saint Roch par Jacques de Voragine

2 commentaires sur “Année meurtrière à Chanteloup

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