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Cadastre de Terves (AD 79)

Suite de l’article sur le recensement de population à Terves (Deux-Sèvres) en 1836 : aujourd’hui, je vais m’attacher à l’aspect professionnel, social et sociétal d’une commune rurale au XIXe siècle, sous Louis-Philippe.

Le questionnaire renseigne le métier des Tervais. Comme aujourd’hui quand nous sommes interrogés, les habitants répondent ce qu’ils veulent, ils peuvent mentir, enjoliver leur situation ou tout simplement se tromper (je le vois sur l’âge et les noms de mes aïeux). Faisons-leur quand même confiance et voyons ce que cela nous apprend.

Qui déclare avoir une profession ?

En 1836, nous sommes encore loin des lois sociales réglementant l’âge auquel on peut commencer à travailler. Certains enfants sont déclarés comme exerçant une profession :
– aucune des 98 filles de moins de 10 ans, mais 4 garçons (de 7 à 9 ans) sur les 111 de moins de 10 ans
– 46 des 88 garçons de 10 à 19 ans et 40 des 119 filles de 10 à 19 ans.
Si le pourcentage d’enfants qui déclarent travailler augmente avec les années, de très jeunes sont toutefois concernés : 16 garçons et 7 filles ont moins de 14 ans. Il est notable que la plupart de ceux qui déclarent exercer une activité sont dans une situation familiale difficile (père décédé, famille nombreuse…) et il leur faut sans doute travailler un peu plus et un peu plus tôt que les autres. Je retrouve ces jeunes très souvent domestiques placés dans des fermes, même si quelques filles sont lingères ou apprenties chez un tailleur. Pour compléter le tour d’horizon des moins de 20 ans déclarant une profession, 2 fils d’un métayer (de 14 et 17 ans) indiquent faire le même métier que leur père, 2 autres garçons disent être journaliers, le cordonnier n’a que 18 ans et le seul instituteur du village est un jeune homme de 19 ans. En 1836, l’école n’est pas encore obligatoire et sans doute très peu d’enfants sont accueillis par ce jeune enseignant.
Cela nous éclaire sur la réalité des autres jeunes du village : même si on ne leur attribue pas un métier lors du recensement, les nombreux enfants des fermiers et métayers étaient très occupés, ils aidaient leurs pères et mères dans les exploitations familiales. Mais, dans l’esprit des parents, ils étaient autant une charge qu’un soutien.

Passé les 20 ans, 36 hommes sur 332 et 232 femmes sur 321 n’indiquent pas de métier. La différence entre les 2 sexes s’explique par une vision sociétale centrée autour des hommes au XIXe siècle. La plupart de ces femmes (196) qui ne donnent pas leur métier sont mariées ou veuves. Il est à peu près sûr qu’elles font, ou ont fait pour les plus âgées, le double du travail de leur mari : aider aux travaux agricoles, à la ferme, et s’occuper en plus des enfants et des taches ménagères. Mais voilà, ce n’est pas reconnu à l’époque. De la même façon, les 38 femmes célibataires  et les 36 hommes qui ne déclarent pas de profession ne sont pas inactifs, même s’il est possible que certains ne puissent travailler car malades ou handicapés. Pour la plupart, ils subissent la vision patriarcale en cours : il s’agit presque toujours de célibataires plutôt jeunes qui travaillent souvent en fratrie sur l’exploitation familiale avec leur père et dont ils dépendent jusqu’à leur mariage.

Pour finir sur la question de l’âge, la retraite est un concept inimaginable à l’époque. Passé 36 ans, tous les hommes déclarent un emploi : ainsi, le vétéran de la commune âgé de 88 ans est journalier.

Malgré la moindre reconnaissance du travail pour les plus jeunes et pour les femmes, il est quand même possible de voir quelles activités existaient dans une commune rurale en 1836 à partir des chiffres du recensement.

Quels métiers pour les hommes ?

Le semeur, 1850, Museum of Fine Arts, Boston.

Le semeur de Millet

344 garçons et hommes déclarent une profession. Le plus jeune a 8 ans et le plus âgé 88.
291 vivent de l’agriculture  (85%). Ils ont des statuts bien différents. En haut de l’échelle sociale, 19 sont propriétaires. Puis viennent les 97 qui déclarent être bordiers, fermiers ou métayers. Ils ne possèdent pas de terres mais les exploitent pour des propriétaires. Il leur faut bien souvent du personnel supplémentaire. Pour cela, on trouve sur la commune 124 domestiques, jeunes voire très jeunes. Ils sont employés dans les fermes et logent chez leur employeur. Il y a aussi 47 journaliers. Eux ne possèdent que leurs bras qu’ils louent selon les besoins, au moment des moissons par exemple. La condition de domestique est le plus souvent provisoire, elle concerne des jeunes qui peuvent espèrer devenir métayers quand ils se marieront et fondront un foyer. Par contre, les journaliers n’ont que peu d’espoir d’élevation sociale. Ils sont souvent âgés et ne sont donc pas employés à plein temps. Il existe enfin quelques personnes qui déclarent d’autres métiers « ruraux ». Il y a 1 jardinier, 1 garde, 2 taupiers et 1 vétérinaire. Dans la réalité, il s’agit de paysans ayant un savoir-faire plus spécifique. Ainsi, je connais très bien celui qui déclare être vétérinaire puisqu’il fait partie de mes ancêtres. Il appartient à une longue lignée déjà évoquée de cultivateurs qui disaient être, selon les générations, hongreurs, médecins, vétérinaires ou soigneurs de bestiaux.
Il y a 46 artisans : 19 dans le bâtiment (10 charpentiers et 9 maçons), 12 dans l’habillement (7 tisserands, 3 tailleurs, 1 sabotier et 1 cordonnier), 8 dans le travail du métal (3 maréchaux, 4 charrons, 1 chaudronnier), 1 dans l’entretien des routes ainsi que 6 meuniers. Il est là aussi fort possible que plusieurs de ces artisans aient 2 activités, qu’ils soient aussi paysans, et qu’ils préfèrent déclarer la plus prestigieuse à leurs yeux.
– Ne restent donc que le désservant (le curé) de 47 ans et le jeune instituteur de 19 ans pour apporter un peu d’originalité. Ainsi que les 5 malheureux soldats qui ont dû tirer le mauvais numéro lors de la conscription et qui retrouveront un jour leur occupation de paysan ou d’artisan !

Et pour les femmes ?

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Les Glaneuses de Millet

Seules 127 femmes déclarent avoir une profession même si je sais bien qu’il en est tout autrement.
103 déclarent une activité rurale. Les 9 métayères et la propriétaire sont des veuves avec de grands enfants. Elles semblent commander à leurs fils majeurs qui souvent ne déclarent pas de profession. L’antériorité générationnelle l’emporte sur la prééminence masculine. 65 autres femmes, jeunes ou très jeunes, disent être domestiques ou servantes. On devine par contre que les 28 journalières sont pour beaucoup dans une situation très difficile, veuves et âgées.
24 autres femmes disent travailler. Une veuve est meunière. Comme la propriétaire et les métayères, elle a ses fils sous ses ordres. Enfin, il y a 8 lingères et 15 tailleuses ou couturières.

Et mes ancêtres, que font-ils ?

Pour ce qui est de mes 14 ancêtres directs installés sur la commune et recensés, à l’exception d’un tisserand, ils vivent tous de la terre, même si aucune de mes aïeules ne dit avoir de profession. Je n’ai pas de journalier, ni de domestique. En cette année 1836, beaucoup de mes ascendants vivent et travaillent en couple : le « vétérinaire » Jean Nueil avec « Désirette » Gasse, le métayer Jacques Turpaud avec Marie-Anne Billy, le propriétaire François Blanchin avec Rosalie Frouin, le métayer Jacques Chesseron avec Françoise Baudu (et aussi avec sa belle-mère, Perrine Grelier). Marie Baudu, veuve de François Nueil, a épousé un autre bordier. Sa fille Victoire Nueil, 21 ans, née du 1er mariage, réside avec eux. Rose Veillon, veuve de Charles Frouin, s’est elle aussi remariée et vit avec un cultivateur bien plus jeune qu’elle. La veuve Marie-Renée Frogier n’a pas eu de secondes noces et elle demeure avec ses enfants encore célibataires dont Baptiste Monneau, le tisserand.

En conclusion

Terves offre l’image d’une commune presque exclusivement agricole. La plus grande partie de ses habitants vit de la terre. Il y a peu de choix professionnel, peut-être même moins qu’à certaines périodes antérieures. Où sont passés les notaires, les marchands, les cabaretiers, les boulangers, les scieurs de long rencontrés les siècles précédents ? Peu de personnes incarnent les changements sociaux à venir si ce n’est l’instituteur, un tailleur qui emploie 7 jeunes apprenties, un « entrepreneur des routes » qui emploie lui aussi du personnel. L’organisation sociale est sans surprise là aussi : quelques propriétaires dirigent la commune (le maire et l’adjoint au maire sont propriétaires), les autres vivent ou survivent selon leur âge, leur situation familiale, leur profession. La place des femmes est encore loin d’être reconnue, toutefois elle existe un peu : pour qu’une femme acquierre un statut, elle se doit d’être veuve et, comme elles vivent souvent un peu plus longtemps que leur mari, certaines y parviennent sur le tard.

Pour le troisième épisode du Recensement analysé à Terves, j’abandonne les chiffres. Le registre est riche d’enseignements sur l’époque et d’anecdotes qu’il serait dommage d’ignorer. Je vous dévoile tout cela à la fin du mois.

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