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Jean Richard est mon arrière-grand-oncle, l’oncle de mon grand-père maternel. Il est le seul centenaire que je connaisse dans mon arbre et cette longévité en a fait un personnage important de l’histoire familiale.

Pourtant, je sais peu de choses sur le début de sa vie. Il naît le 22 janvier 1849 à Ardin. Louis-Napoléon Bonaparte, le futur Napoléon III, est alors au pouvoir en France. Son père Pierre Richard est cultivateur et sa mère Madeleine Prunier travaille aussi à la ferme. Il est l’aîné de 4 enfants et, comme son père, il devient cultivateur.
A 20 ans, en 1869 il part sous les drapeaux, il est versé dans l’infanterie. Sa fiche matricule m’apprend qu’il mesure 1 m 62 et qu’il sait lire et écrire. Ses yeux sont gris, ses cheveux châtains et il porte une cicatrice à la joue gauche. Jean part donc faire son service militaire, mais en 1870 la guerre contre l’Allemagne éclate et il participe au conflit.

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Bataille de Gravelotte, 1870 d’après Jules Descartes-Ferat

Je ne sais pas ce qu’il a vécu, ni s’il a été blessé. Le conflit fut sanglant mais Jean Richard a eu la chance de survivre. Il est finalement libéré des obligations militaires le 31 décembre 1872.
Jean retrouve son village et ses parents, il reprend son métier de paysan. La famille part s’installer à Épannes, un hameau de Faye-sur-Ardin. Bientôt, Jean rencontre Marie Barbot une jeune fille du voisinage. Elle a 25 ans et lui en a 30 quand ils se marient en 1879. Loin d’ici, à Paris, Mac Mahon a démissionné et laissé la présidence de la IIIe République à Jules Grévy. Après le mariage, notre couple s’installe dans le bourg de Faye-sur-Ardin où Jean poursuit son travail d’agriculteur. Hélas ! ils n’auront pas d’enfants, ce sera le grand drame de leur vie. Leurs neveux permettront de combler ce vide affectif.

Les anecdotes que je connais sur Jean Richard, « le centenaire » comme on l’appelait, datent de la fin de sa vie. C’est grâce aux récits de ma mère que je peux en parler.  Et aussi grâce à cette photo qu’elle commentait quand nous regardions les images de son enfance.

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22 janvier 1949 centenaire de Jean Richard. Archives familiales

Sur ce cliché, réalisé le jour de ses 100 ans, on aperçoit le vieil homme, une cigarette au coin de la bouche, impassible, presque absent, assis dans son fauteuil, des bouquets dans les bras. Il semble détaché, peu concerné par l’événement, encombré par les fleurs. Ce sont ses neveux, ses nièces et ses amis qui l’entourent. Parmi eux, je reconnais mon grand-père Calixte, à droite derrière lui.
C’est Calixte qui a organisé la fête. Il faut dire que l’oncle et le neveu sont très liés. Calixte n’avait pas 5 ans quand il a perdu sa mère. Jean Richard et sa femme Marie Barbot qui n’avaient pas d’enfant vont s’occuper du petit orphelin. Ils vivent tous dans le village de Faye-sur-Ardin. L’enfant va souvent leur rendre visite. Quand son père se remarie 3 ans plus tard, sa nouvelle épouse prend soin du petit Calixte sans lui offrir l’affection d’une mère. Son oncle et sa tante, Jean Richard et Marie Barbot, restent importants pour lui. En grandissant, il est proche du couple vieillissant.
C’est avec inquiétude que Jean Richard voit partir son neveu à la guerre 14-18. Calixte sera blessé lors du conflit, mais heureusement il retrouvera les siens en août 1919.
La paix revenue, Calixte se marie en 1922 avec Céline Bouet. Bientôt arrive un bébé, prénommé Jean comme le grand-oncle ! Quelques années plus tard, en 1930, une petite fille voit le jour, c’est Janine, ma mère. Les 2 enfants font la joie de Jean Richard et de sa femme. Malheureusement, l’année suivante, Marie Barbot s’éteint à 77 ans. Jean a alors 81 ans. Il habite toujours dans sa maison. Il s’occupe de son ménage, fait la cuisine et entretient son grand jardin et ses arbres fruitiers.
Il accueille souvent sa petite-nièce Janine qui vient d’entrer à l’école primaire. L’école est juste à côté de sa maison, il a proposé que la petite vienne déjeuner avec lui à midi. Ma mère se souvient très bien de ces repas avec un grand-oncle très gentil. Mais la petite fille qu’elle était avait surtout envie de retourner au plus vite à l’école pour rejoindre ses copines…  Puis, sans doute au début de la guerre, vers 1940, alors qu’il a déjà 90 ans, il doit quitter son domicile pour aller vivre chez son neveu Calixte. Il s’y occupe encore un peu, se promène aux alentours et bien sûr entretient tant qu’il le peut le jardin familial.
Les 100 ans approchent. Calixte a décidé d’organiser une grande fête le 22 janvier 1949, date de l’anniversaire de Jean Richard. Ce jour-là, il est entouré de toute la famille. Certains neveux et nièces sont venus de loin. Narcisse, le fils de son frère, le seul à porter le nom de Richard, a fait le déplacement depuis Niort avec son épouse. Léon Barbot, un des neveux de Marie, est là aussi, il vient de Coulonges où il vit avec sa femme. On l’aperçoit d’ailleurs sur la photo (en haut à gauche), il a sorti son haut-de-forme pour l’occasion. Le maire fait un discours, des enfants lisent des compliments. On fait même faire le tour du village à l’impétrant, en le transportant dans son fauteuil ! Puis, tout le monde se retrouve autour d’un déjeuner, dans la salle communale. C’est ma mère qui a fait la cuisine, elle a 17 ans et elle est heureuse de préparer le repas pour ce grand-oncle qu’elle aime beaucoup et qui représente le grand-père qu’elle qui n’a jamais connu.
Pourtant, Jean est bien fatigué, le médecin venu quelques jours plus tôt a dit que le vieil homme faiblissait, qu’il fallait le surveiller. Après cette journée épuisante, Jean se referme sur lui même. Une dizaine de jours plus tard, le 2 février 1949, il s’éteint doucement auprès des siens.
Au cours de sa longue vie, le monde a changé, Jean a connu un Empire, trois Républiques et trois guerres. Il a traversé le siècle dans un petit village du Poitou, ne le quittant qu’une seule fois à 20 ans pour aller faire la guerre. À la fin de ses jours, il préférait sans doute se souvenir de ses champs, de son potager et des moments passés auprès de sa femme, de son neveu et bien sûr de sa petite-nièce.

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