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Aussi loin que me mènent mes recherches, je découvre des ancêtres en majorité paysans : des journaliers, des laboureurs à bras ou à charrue, des bordiers… Alors quand je croise des métiers plus rares ou que je rencontre des petits nobles de campagne, je suis ravie d’entrer dans un nouveau monde et de nouvelles histoires. Pourtant, aujourd’hui, c’est de Jean Riché dont j’ai envie de vous parler, il est mon sosa 178, il a vécu au XVIIIe siècle à Saint-Laurs dans le Poitou et il a été mendiant.

Jean naît le 17 mars 1723, il est le 4e enfant de Pierre Riché et de Marie Portier. Le couple a 9 enfants dont au moins 4 meurent en bas âge. Le père est voiturier, il est sans doute propriétaire d’une carriole qui lui sert à assurer le transport de marchandises. Il livre peut-être la chaux produite en grande quantité sur la paroisse et très prisée pour sa qualité dans la ville voisine de Niort. Parmi les enfants qui atteignent l’âge adulte, Jean est le fils aîné. Je n’ai pas son acte de mariage, mais je pense qu’il épouse avant ses 30 ans Françoise Bounaudet dont je ne sais presque rien. Je l’imagine de cette même paroisse ou d’un village voisin puisque le couple s’installe au bourg de Saint-Laurs. Jean Riché est bordier quand nait son 1er fils en 1753. Les naissances suivantes nous éclairent sur la vie de la famille. En 1755, quand Marie-Madeleine voit le jour, Jean est journalier et en 1758, à la naissance des jumeaux Pierre et Françoise, le prêtre note « mendiant ». Des enfants continuent à venir au monde, en 1761, en 1763 (cette année-là c’est Louise, mon ancêtre) et en 1767. Hélas ! sur les actes de naissance, on ne trouve plus aucune mention de profession. Que s’est-il passé dans la vie de Jean Riché pour qu’en l’espace de 5 ans il passe de bordier à mendiant ?

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Jan Miel. Le mendiant
Photo (C) RMN-Grand Palais / Thierry Le Mage

Finalement, je ne peux faire que des suppositions. Il y a bien sûr l’option des mauvaises récoltes et des disettes liées au climat, mais je n’y crois pas trop pour le Poitou dans ces années-là. Celle d’un accident ou d’une maladie ayant provoqué une infirmité me semble une des plus crédibles. Jean serait alors obligé de quitter la borderie dont il s’occupe pour devenir journalier. Peut-être à cause d’un handicap trop lourd, il n’aurait eu ensuite d’autre solution que de mendier pour subvenir aux besoins des siens. La famille reste dans la paroisse puisque Jean y décède en 1782, à l’âge de 60 ans. Sa situation a peut-être évoluée entre 1758 et sa mort je ne vois rien sur son acte de décès qui me permette d’en savoir plus. Dans son malheur, Jean Riché a la chance que toute sa fratrie soit installée dans la paroisse de Saint-Laurs. Il n’a pas à errer de village en village comme d’autres mendiants à cette époque. On peut penser que, comme il est resté toute sa vie au même endroit, ses proches l’ont aidé. Ses enfants en grandissant ont pu travailler et permettre à toute la famille de survivre. J’espère pour eux qu’ils avaient un toit, j’aime à le croire d’autant qu’en 1758, quand je trouve la mention de « mendiant » Françoise vient de mettre au monde des jumeaux. Heureusement nous sommes en juin, c’est peut-être ce qui a permis à l’un d’eux, Pierre, de survivre et d’atteindre l’âge adulte. La famille reste unie au long de ces années, le fils aîné part se marier après le décès de son père, alors qu’il a déjà près de 30 ans. Quant aux autres enfants, ils restent avec leur mère jusqu’à son décès en 1791.
Au cours du XVIIIe siècle et jusqu’à la Révolution, les conditions de vie des paysans déclinent d’année en année. Jean Riché et Françoise Bounaudet font sans doute partie des nombreux nouveaux pauvres de l’époque.

Bien sûr, trouver un noble, une profession prestigieuse ou encore un ancêtre voyageur nous fait toujours plaisir, mais faire de la généalogie c’est aussi et surtout chercher à redonner vie aux humbles et aux oubliés qui forment la longue cohorte de nos ancêtres. C’est pourquoi j’ai voulu me rappeler de Jean Riché, pauvre mendiant qui vécut toute sa vie dans la petite paroisse de Saint-Laurs.

* Extrait de : André Breton. La prière d’un mendiant

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