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Pour ma 2e participation à un #RDVAncestral je retrouve mon ancêtre Hortense Pipet (sosa 19) que j’ai quittée après le décès de son mari en juin 1877.

En ce matin du 24 octobre 1877, Hortense, toute de noir vêtue attend. Comme d’habitude, elle s’est levée tôt, elle s’est occupée du cochon, est allée traire la vache puis a nourri les poules. Une fois ses tâches quotidiennes accomplies, elle a fait manger les enfants avant de les conduire chez Julie Jourdain, sa voisine et cousine. Julie est la femme de Louis Dieumegard, le tuteur choisi il y a quelques jours par le conseil de millet-la-becqueefamille pour ses enfants. Là-bas, les bambins ont retrouvé leurs cousins Casimir et Louis ; Hortense espère que les jeux feront oublier à ses petits, pour quelques heures au moins, l’atmosphère lourde de la maison. Depuis le mois de juin et le décès de son père, la petite Fleurentine est devenue très réservée. Du haut de ses 7 ans, elle a vite compris que son papa était gravement malade et sa mort a emporté ses rires. Les 2 garçons ont plus de mal à saisir ce qui se passe, mais ils sentent que tout à changé, et le déménagement dans une nouvelle maison a ajouté à leur inquiétude.

La journée s’annonce belle, elle sera presque chaude comme peuvent l’être certaines après-midi d’octobre en Poitou. Hortense a travaillé dur depuis quelques semaines. Après le décès de Victor, il a fallu tout préparer pour déménager dans cette borderie qu’ils avaient achetée ensemble. Mais cette fois c’est fait, tout a été transporté ici et, jusqu’à tard hier soir, elle a préparé l’inventaire qui va avoir lieu aujourd’hui. Il a fallu trier, regrouper, vérifier que tout était là ; on va lui demander de prêter serment tout à l’heure, tout doit être irréprochable. C’est elle qui a demandé au notaire de venir. Avec Victor, ils n’avaient pas fait de contrat de mariage, ils pensaient avoir du temps devant eux. Hortense n’imaginait pas se retrouver veuve à 33 ans ! Au retour de chez Julie, elle a revêtu ses habits du dimanche, c’est ce qu’il faut faire quand on reçoit un notaire et celui de Coulonges, qu’elle a rencontré en mai quand Victor était déjà bien malade, est un homme soigné !
millet_maisonElle devine au loin la cloche de l’église de St-Laurs qui sonne les 11 heures et, presque en même temps, elle entend une voiture à cheval sur le chemin qui vient de Coulonges. Bientôt, la voiture s’arrête devant chez ses voisins et 3 hommes en descendent. Ils saluent Louis Dieumegard qui est sorti sur le pas de la porte. Les hommes bavardent quelques instants et Louis les accompagne pour rejoindre la maison d’Hortense. Aimé Sage, le notaire de Coulonges, salue Hortense et échange quelques mots avec elle. Il lui présente son collègue ainsi que Pierre Largeaud, le greffier qui va s’occuper de la prisée*.
Hortense les invite tous à entrer et leur propose de s’asseoir à la grande table en cerisier. Les hommes prennent place et elle leur offre un verre de vin blanc, celui qu’elle garde dans la barrique au fond du cellier. Tous acceptent ce vin frais après la route poussiéreuse. Un peu intimidée, Hortense reste debout, maître Sage lit le début de l’acte, il précise qu’il est ici à sa demande et cite les témoins présents. Il explique qu’ils vont procéder à l’inventaire et invite Pierre Largeaud à commencer la prisée. Il regroupe les divers objets par lots : ici des chenets, un garde-cendres, une crémaillère et quelques outils, le tout évalué 6 francs ; là des chandeliers en cuivre et divers objets pour 2 francs. Les lots s’enchaînent et, à chaque fois, Pierre Largeaud prend le temps d’estimer au plus juste prix pendant que Maître Sage et son associé reportent l’ensemble sur le document officiel. On passe ensuite à la vaisselle et aux ustensiles de cuisine, puis c’est le tour des tables, chaises et buffets : du mobilier simple, souvent en cerisier ou en bois Alphonse_Legros_notaireblanc. Le greffier passe à l’évaluation des lits : la maison en compte 3. Hortense a un pincement au cœur quand il annonce 90 francs pour son lit à quenouille avec sa belle couverture verte, son couvre-pied en indienne et ses rideaux de coton à carreaux bruns. C’est ce lit qu’elle a partagé avec Victor durant toute leur vie de couple, sauf les derniers temps où elle se réfugiait avec ses petits pour essayer de prendre un peu de repos. C’est dans ce lit que son nés leurs 3 enfants. Pierre Largeaud s’attaque ensuite au linge : les draps, nappes, serviettes et torchons. Hortense trouve difficile de voir toutes ses affaires sorties, soupesées, évaluées. Elle a du mal à accepter que ces hommes pénètrent ainsi dans son intimité. Heureusement, c’est le moment que choisit Julie pour toquer à la porte. Elle entre avec un panier et propose à la compagnie un en-cas. Hortense n’avait pas vu le temps passer, il est déjà plus de 13 heures. Bien vite, une grosse miche de pain, un fromage de chèvre et des rillons se retrouvent sur la table de la cuisine. Hortense va chercher son vin blanc et de l’eau du puits. Elle remercie Julie d’un regard, cette pause lui fait du bien. Elle écoute distraitement Maître Sage et Louis Dieumegard évoquer les labours à venir, le beau temps qui ne va pas durer et la pluie qui se fait attendre depuis plus d’un mois. Mais bientôt, le notaire rappelle chacun  à son devoir. Il est temps de passer à l’inventaire du grenier, des écuries et des dépendances. Chacun reprend sa place, Pierre Largeaud énumère : le pétrin, les pommes de terre, le garde-manger, la viande dans le charnier… et maître Sage note. Hortense redoute que la nourriture soit insuffisante pour les mois d’hiver à venir. L’inventaire se poursuit avec les outils, puis ils passent aux animaux, au foin et à la paille. Quand ils arrivent au métier à tisser de Victor et à sa braie de chanvre **, elle se dit qu’un jour peut-être, ses fils referont les gestes de leur père. Mais bien vite, elle chasse ses idées noires et fait face quand l’estimation se termine avec les habits de Victor et les siens.

Tout le monde reprend place autour de la table. Hortense, un peu lasse, consent enfin à s’asseoir. Il faut maintenant aborder l’argent du ménage. Ces derniers mois ont été difficiles ; depuis un an, la maladie ne permettait plus à Victor de travailler. Il a fallu emprunter, d’abord des petites sommes ; on s’est tourné vers la famille, vers Victoire la sœur célibataire de son mari. Puis, vers un des propriétaires du village qui a accepté de leur souscrire un billet à ordre. Pour les petites sommes, il aurait été possible de s’arranger, mais pas pour le billet à ordre ! Les intérêts de la première année arrivaient à échéance et, juste avant sa mort, Victor n’a eu d’autre choix que de vendre un pré. Pour un paysan, vendre sa terre si durement acquise est un crève-cœur, mais Victor et Hortense se décident à céder leur plus grand champ, le Patis Fortin, à Jean-Baptiste Pointre du village de La Gabauge. Le notaire détaille à haute voix le montant de cette vente et son usage. Une fois les emprunts remboursés, il faut encore régler l’inhumation, les retards d’impôts sans oublier le docteur Morillon de Coulonges qui s’est déplacé et a prescrit des médicaments. Sur les 2 075 francs de la vente, il ne reste à Hortense et ses enfants que 792 francs, et encore tout n’est pas remboursé ! Hortense sait que sans le Patis Fortin, il sera difficile de vivre. Et quand le notaire énumère leurs terres, elle comprend qu’ensemble les Raganes, les Bouges, le petit champ de La Bruyère, le champ du Grand Buisson et la petite vigne d’Ardin ne font guère plus que le Patis Fortin. Heureusement, elle a au moins une consolation, il lui reste cette maison où elle et ses enfants habitent depuis quelques jours. Ils l’ont achetée un an auparavant, en octobre 1876, à Alfred Monnet, un ancien député aujourd’hui sénateur, quand tout allait encore bien pour eux. Grâce à cette acquisition, elle a un toit pour abriter les siens.

Finalement, il est 4 heures du soir quand maître Sage demande à Hortense de prêter serment. Elle jure n’avoir rien « pris, caché, oublié ni détourné » . Il ne reste plus qu’à signer. Hortense déclare « qu’elle ne le sait » pendant que les 4 hommes apposent leur paraphe au bas de la dernière page de l’inventaire.
D’un coup, la fatigue se fait sentir chez tous les acteurs de cette journée particulière et chacun a hâte de quitter cette maison en deuil pour retrouver sa vie. Le notaire donne le premier le signal du départ, aussitôt suivi par son collègue et le greffier. Ils prennent rapidement congé d’Hortense et de Louis et rejoignent leur voiture qui les attend à l’ombre d’un bosquet. Louis s’attarde un peu auprès de sa cousine. Il devine que ce mercredi a été difficile pour elle, mais il comprend bien vite qu’Hortense veut rester seule et, prétextant les travaux à la ferme, il s’éclipse à son tour.

millet_la_couseuseDans le silence qui s’installe, Hortense rentre doucement dans sa maison. Elle s’approche de la table, s’assoit et reprend machinalement son ouvrage. Elle ressent un grand vide, ce moment tant redouté est passé. Bientôt, il va falloir aller chercher les enfants et reprendre le travail ; elle entend déjà la vache meugler dans l’étable. Rien n’attendra ; mais là, dans le calme de sa maison, elle a besoin de se poser un instant. Elle n’imagine pas ce que va être sa vie dorénavant. Elle sait qu’il va lui falloir du courage pour élever seule ses enfants. Alors, dans cette belle fin d’après-midi, elle cherche la force qui lui permettra d’affronter l’avenir.

* Prisée : estimation d’un bien mobilier par un commissaire-priseur ou un greffier de justice de paix, lors d’une vente aux enchères ou d’un partage.

** Braie de chanvre : instrument utilisé pour le broyage et la râpage du chanvre. Une fois récolté, le chanvre était roui au lavoir, tassé avec du bois, puis passé au four pour le sécher. Enfin, on enlevait l’écaille avec une « braie », pour récupérer la filasse.

Illustrations : 1,2 et 4 Jean-François Millet, 3 Alphonse Legros

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