Ce mariage ne nous convient nullement !

J’ai découvert par hasard aux Archives départementales que, le 11 novembre 1880, une des nièces de mon ancêtre Auguste Frouin (sosa 24), Juliette Frouin, âgée de 23 ans et domiciliée chez ses parents à la Roulière de Terves, s’était rendue chez maître Héry notaire à Bressuire, pour lui faire rédiger une notification d’acte respectueux. En présence de 2 témoins, « elle supplie respectueusement son père et sa mère susnommés [Honoré Frouin et Victorine Frouin] de lui donner conseil et consentement au mariage qu’elle se propose de contracter avec le sieur Baptiste Grolleau, domestique cultivateur, demeurant précédemment au susdit lieu de la Roulière et aujourd’hui à la Ménardière, même commune de Terves ».

acte respectueux 1
Source A.D. 79, 3 E 11369
acte respectueux 4
Source Gallica

Voilà ce que m’apprend Généawiki sur l’acte respectueux au XIXe siècle : au delà 25 ans pour les hommes et 21 ans pour les femmes, les futurs époux pouvaient se marier sans autorisation parentale mais, dans ce cas, ils étaient obligés de leur notifier leur projet de mariage, et cela par un acte notarié appelé « acte respectueux ». Il fallait 2 notaires, ou un seul notaire assisté de deux témoins. En cas de refus de consentement des parents, la demande devait être renouvelée 2 fois, de mois en mois, avant que le mariage puisse avoir lieu. Un mois après le dernier refus, le mariage pouvait avoir lieu sans le consentement des parents. Au-delà de 30 ans pour un fils et 25 pour une fille, un seul acte respectueux suffisait.

Quand, 8 jours plus tard, maître Héry le notaire accompagné de 2 nouveaux témoins est arrivé à la Roulière de Terves pour présenter la demande de Juliette, les parents l’ont très mal pris : « Monsieur Frouin et Madame Frouin ont l’un et l’autre répondu individuellement qu’ils se refusaient tous les deux complètement au mariage projeté par Mademoiselle Frouin leur fille parce qu’il ne leur convenait nullement. […] Et après lecture entièrement faite tout de l’acte respectueux ci annexé que de la présente notification, Monsieur et Madame Frouin ont l’un et l’autre déclaré savoir signer mais se refuser tous les deux à signer le présent acte.« acte respectueux 2

acte respectueux 3
Source A.D. 79, 3 E 11369

Pour bien comprendre cet acte et la réponse négative des parents, il faut aussi connaître le contexte familial et sociétal. Les idées ont très peu évolué au cours du XIXe siècle dans le Bocage bressuirais : le poids de l’Église y est encore lourd. Le père, Honoré Frouin, est un notable, un propriétaire aisé de la commune de Terves, fier de sa réussite, conscient de sa position sociale et certainement imbu de son importance. Il a du bien, des champs, des prés… il emploie des domestiques et des servantes pour sa ferme de la Roulière. Il n’est sûrement pas question pour lui et pour son épouse que leur fille épouse le « valet » qui travaillait il y a peu de temps sur ses terres. Il a fallu du tempérament à Juliette pour aller voir un notaire à Bressuire et rédiger cet acte respectueux dans le but de contraindre ses parents. L’émancipation féminine n’était alors pas à l’ordre du jour, surtout dans les campagnes. Je me suis aussi demandé si elle n’était pas enceinte mais je n’ai rien trouvé qui étaie cette hypothèse.

Juliette a finalement cédé devant l’intransigeance de ses parents. Elle n’a pas renouvelé sa demande et le mariage avec Baptiste Grolleau n’a donc jamais eu lieu. De bon ou de mauvais gré, elle s’est unie 2 ans plus tard, le 28 février 1882 à Chanteloup, avec Henri Bisleau, un propriétaire, et avec l’accord des parents cette fois. Pour rédiger le contrat de mariage, on a fait appel à maître Cottenceau plutôt qu’à maître Héry ! S’il faut retenir une leçon positive de cette triste histoire d’amour empêché, c’est que l’expérience malheureuse de Juliette a sans doute servi à sa sœur cadette Mélanie. Quand ce fut son tour de se marier, les parents étaient encore peu favorables : elle voulait épouser Louis Chesseron, qui n’était certes pas un valet, mais un fermier pas assez riche à leurs yeux. Honoré et Victorine Frouin n’ont peut-être pas voulu revivre avec Mélanie le conflit qu’ils avaient eu avec Juliette. Et Mélanie a peut-être eu l’intelligence et la patience d’attendre ses 25 ans pour qu’ils n’aient plus leur mot à dire.

Par curiosité, j’ai fait quelques recherches sur Baptiste Grolleau, le jeune homme éconduit. J’ai appris qu’il était né à Clazay en 1857 dans une famille de 7 enfants et que, dès 14 ans, il était placé dans des fermes. Il avait 23 ans quand il a séduit la fille de son employeur. 5 ans après sa mésaventure amoureuse, il s’est marié avec Marie-Louise  Blaizeau à Terves. Ils ont eu 3 enfants entre 1886 et 1892. Quand il décède en 1897 âgé de 40 ans, il est toujours domestique.

Quant à Juliette Frouin, elle est morte en 1945 à 88 ans et sa vie en couple avec Henri Bisleau a duré longtemps : 52 ans, plus que des noces d’or. Ils n’ont pas dû croiser Baptiste Grolleau à l’église de Terves le dimanche car ils ont construit leur vie dans la commune voisine de Boismé. Cette union à-t-elle été vraiment heureuse ? Juliette n’est-elle pas devenue une femme aigrie ? Je me pose ces questions car le couple a eu 3 filles, qui ne se sont pas mariées et qui avaient, dit-on, le caractère difficile que l’on prête généralement aux vieilles filles. Juliette aurait-elle inconsciemment transmis à ses enfants une vision dégradée du mariage ? Je lui laisse le secret de son âme et de son cœur, l’amour étant de toute façon un grand mystère.


Sources :

13 commentaires sur “Ce mariage ne nous convient nullement !

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    1. Merci Christelle. C’est une chance mais c’est surtout le but de la généalogie, connaître ses ancêtres. La chance, c’est quand je suis tombé sur cet acte en cherchant tout autre chose !

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  1. Ma Modeste Texier, une de mes ancêtres préférés, a fait la même chose mais est allée jusqu’au bout et s’est mariée contre l’avis de ses parents et sans leur présence ! Le jour du notaire seule la mère avait fait face le père s’était enfui 😋

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  2. Une triste histoire d’amour mêlé de psychogénéalogie. La destinée des filles de Juliette reflète sans nul doute le caractère de la mère causé par sa déception amoureuse. Ces histoires ont du malheureusement se répéter maintes fois chez nos aïeux !

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    1. Merci Sébastien. Je ne sais pas s’il faut parler pour autant de psychogénéalogie. Pour moi, il s’agit d’un modèle parental peut-être déficient. Cela me gène de dire que les valeurs des grands-parents ont obligé quelque part les 3 petites-filles à ne pas se marier.

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  3. Triste époque où les parents avaient leur mot à dire pour le choix d’un conjoint. Et pour leurs 3 filles, quel est le poids de l’histoire familiale dans leur célibat?
    Du côté paternel, j’avais 2 grand-tantes restées célibataires; selon ma mère, c’était parce que l’un de leurs frères était handicapé ( comme TOULOUSE-LAUTREC), leurs parents étant cousins germains, et les éventuels soupirants étaient repoussés, craignant le même handicap pour leur descendance.

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    1. Merci Catherine. Sur le célibat, il n’est pas toujours facile de savoir quelle est la part du choix et quelle est la part du subi ! J’avais rendu une sorte d’hommage aux vielles filles de mon arbre il y a quelques mois et je m’était promis de faire la même chose pour les vieux garçons. Il faudrait que je m’y remette !

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  4. Une arrière-arrière-grand-mère s’est mariée avec mon arrière-arrière-grand-père contre son gré. Elle en aimait un autre, pauvre bien sûr. Les quatre filles sont devenues religieuses. A la première, la mère était contente, à la quatrième très déçue de ne pas avoir de petits-enfants du côté de ses filles, elle avait aussi trois fils.

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