Eugène, de l’alcool à la folie

C’est un peu un paradoxe. Hier, au XIXe siècle et au delà, on dissimulait les fous, les aliénés, dans des asiles pour aussi les soigner. Et, aujourd’hui, grâce aux riches archives médicales, il est possible de mettre en pleine lumière la triste vie cachée de ces internés, de connaître une multitude de détails sur eux.

Je m’étais promis, il y a bien longtemps, de raconter celle d’un collatéral, Eugène Blanchin dont je savais qu’il avait fini sa vie à l’asile d’aliénés de Niort. Je peux aujourd’hui le faire.

Eugène Blanchin est né le 28 août 1838 à Terves. Il est le 5e enfant de mes sosas 54 et 55, François Blanchin et Rose Frouin, un couple de notables du bourg. Le père descendant d’une longue dynastie de maréchaux est un gros propriétaire à l’échelle de son village et la mère avant son mariage n’était pas non plus dépourvue de fortune. Ensemble, ils ont eu 9 enfants, 7 filles dont 2 mortes en bas âge et 2 garçons. Une famille prospère, catholique, qui donne de l’instruction et des soins à ses enfants, mais qui a quand même sa part de soucis. L’aînée, Geneviève, est épileptique. Et Eugène a peut être déjà des problèmes de santé. En 1858, l’année de ses 20 ans, pour la conscription, il est signalé qu’il souffre d’une agitation nerveuse provenant de frayeurs à l’âge de 5 ou 6 ans. Il est exempté mais pour une toute autre raison : il a une fracture de la jambe. 1861 est l’année de tous les drames : le 9 septembre, le frère aîné d’Eugène, Théophile décède à l’âge de 25 ans ; il est suivi peu après dans la tombe par son père, François Blanchin, le 16 octobre et par sa mère, Rose Frouin le 16 novembre. Au début de l’année 1862, Eugène est maintenant le seul homme de la famille, avec sa sœur aînée épileptique et 4 jeunes sœurs, Flavie, Clarisse, Eugénie et Mélanie, qui sont autant de belles dots. Eugène, à la tête d’une belle fortune, devrait prendre ses responsabilités, il possède une bonne constitution mais il a aussi un tempérament sanguin, un caractère vif, emporté, irascible et il semble ne ressentir que peu de sentiments affectifs. Les oncles et tantes veillent donc sur la fratrie et supervisent les premiers mariages des filles : Flavie épouse Théodore Nueil en 1862 et Clarisse épouse Xavier Falourd en 1866.

C’est en 1868, si j’en crois son médecin, le Dr Barion de Bressuire, que les problèmes de santé mentale d’Eugène Blanchin apparaissent : il n’a jamais eu de maladies graves auparavant mais cette année débutent ses excès alcooliques. En conséquence, Eugène souffre d’hallucinations, d’illusions le jour et la nuit. Ses facultés intellectuelles en souffrent aussi mais il y a des périodes de rémission. En novembre 1870, Eugène contracte la variole. En est-ce la cause ? Sa situation s’aggrave fortement ce qui inquiète le Dr Barion. Il lui prescrit de belladone et du bromure de potassium mais son pronostic reste défavorable.

alcool ennemi
Panneau scolaire Armand Colin (détail) – Source Gallica

Le 4 avril 1871, il est amené de son plein gré par ses 2 beaux-frères Théodore Nueil et Xavier Falourd à Niort, chef-lieu du département, à l’hospice d’aliénés. Ces derniers s’engagent à payer la pension la plus faible, celle de 3e classe de 1 franc et 20 centimes par jour alors que la famille aurait eu les moyens de lui offrir de meilleures conditions. Eugène est observé le lendemain par le Dr Lagardelle qui diagnostique un alcoolisme chronique à forme parésique (la parésie est une paralysie légère). Eugène se dit le fils de la Vierge ! Il est observé 15 jours plus tard par le même docteur (le certificat de quinzaine). Le constat est le même : il a toujours les mêmes conceptions délirantes, il dit être Jésus-Christ et il baise la terre pour adorer Dieu. L’éducation religieuse qu’il a reçu semble l’avoir plus desservi qu’aidé. Il n’est pas près de guérir et n’assistera donc pas au mariage de ses 2 plus jeunes sœurs, Eugénie avec Auguste Chollet 2 mois plus tard et mon ancêtre Mélanie avec Eugène Nueil un an après.

L’hospice de La Providence de Niort géré par le département des Deux-Sèvres a été bâti vers 1853 pour répondre à la demande de l’État de s’occuper des aliénés. Au 31 décembre 1870, peu avant son admission, il y avait 188 hommes et 181 femmes internés. Tous les fous ne sont pas égaux. Un pensionnaire de 1e classe paie plus cher mais est mieux logé et nourri que les  les « 3e classe » comme Eugène qui sont regroupés avec les indigents. Il me semble toutefois que l’hospice d’aliénés des Deux-Sèvres offre alors de meilleures conditions de vie que ceux d’autres départements.

providence niort - Copie
Image extraite de L’architecture asilaire au XIXe siècle (Lucile Grand)

Les 3/4 des malades sont occupés à travailler. Le labeur fait partie des soins mais l’établissement en tire aussi des bénéfices financiers non négligeables. Sans doute est-il proposé à Eugène comme à la plupart des travaux agricoles ou horticoles. Mais il peut aussi être occupé à la fabrication de chapeaux de pailles ou de paillassons, à du bricolage, à du terrassement ou à de l’entretien. Il passe ses nuits dans un dortoir. Se retrouve-t-il avec les tranquilles, les semi-tranquilles, les agités ? Il n’est sans doute pas avec les gâteux et les épileptiques. De la même façon, les réfectoires sont séparés selon les diagnostics. Quelle nourriture est proposée aux malades ? Il y a les fruits et légumes cultivés par les pensionnaires, le pain fait sur place, mais cela ne suffit pas. Sur une demande de crédit en 1857, la somme d’argent demandée pour le vin dépasse celle pour la viande ou les comestibles. Pas sûr qu’Eugène puisse ainsi résoudre ses problèmes d’alcoolisme. Quant à l’hygiène, les installations existent mais sont jugées bien insuffisantes : 7 baignoires en tout et 6 lavabos.

Ce sont des frères de la Miséricorde qui encadrent et surveillent les hommes aliénés à raison de 1 pour 15. La partie médicale est sous la responsabilité de médecins qui s’interrogent sur les soins à donner. De nobles sentiments semblent animer certains. En préambule à son rapport non daté sur l’état des aliénés à l’hôpital de Niort, l’administrateur écrit : « Parmi les malheurs qui affligent l’espèce humaine, il en est qui aient des titres à la pitié, je dirai même au respect, c’est bien l’aliénation mentale. C’est à cet état que le plus de soins devraient être prodigués ; car enfin si tous les malheureux aliénés ne sont pas susceptibles de guérison, ils ont au moins des droits à la considération.  Il reste encore des moyens de douceurs, de bons traitements qui peuvent assurer à l’infortuné une existence supportable. » Qu’en est-il dans la réalité pour Eugène et les autres ? La 2e moitié du XIXe siècle voit aussi la recherche médicale sur la folie avancer même si ce n’est pas toujours dans la bonne direction. L’établissement de Niort a ainsi employé entre 1851 et 1854 le Dr Ludger Lunier. Il étudie notamment les déformations du crâne de ses patients et ses travaux seront en fin de siècle une référence. Eugène a-t-il été observé plus particulièrement ? A-t-il testé de nouveaux traitements ?

Depuis son entrée à l’hospice, Eugène est suivi régulièrement par les médecins qui constatent peu ou pas de progrès. Les rapports en témoignent :
1872 : manie aigüe.
1873 : manie aigüe. En janvier, il s’est produit un peu d’amélioration sur l’état de ce malade mais il est loin d’avoir obtenu sa guérison. En mars, un de ses frères (beaux-frères en fait) est venu le voir. après avoir été raisonnable pendant quelques temps, il lui a dit tout à coup qu’il voulait être reçu prêtre dans les 3 jours. il est devenu également agité.
1874 : manie aigüe. En janvier, il s’est produit un peu d’amélioration dans l’état de ce malade.
1875 : manie aigüe.
1876 : manie chronique, incurabilité.

À partir de cette date, plus rien n’est noté sur le registre. A-t-on renoncé à le suivre ? Ou même à le soigner ? Trois ans plus tard, le 11 mars 1879 à 2 heures du matin, Eugène meurt de diarrhée chronique. Il avait 40 ans. Une mort triste et misérable, à l’image de sa vie.

Sources principales
– AD 79 (3 X 48 à 51 – H dépôt 1 Q 290 – état civil de Terves et de Niort)
– Gallica (Rapports et délibérations du Conseil général des Deux-Sèvres 1867 et 1871)

 

 

22 commentaires sur “Eugène, de l’alcool à la folie

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  1. Merci, c’est très intéressant. On prend conscience de l’état de la psychiatrie au 19eme siècle, qui était le parent pauvre de la médecine. C’est très instructif… Et très triste aussi.

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    1. Bonjour Hélène, merci pour le compliment. Pour l’épilepsie de Geneviève, je le savais de longue date car c’était mentionné sur le recensement de 1876 en note qu’elle avait le « mal caduc ». Cela m’a été confirmé dans mes recherches récentes sur son frère puisque le Dr Barion, médecin de famille, le signale sur la page du registre consacrée à Eugène.

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  2. Bon, ben… ça donne pas trop envie d’y aller ! Mais du coup ça a aiguisé ma curiosité, et en particulier pourquoi mon ancêtre y est décédé une quarantaine d’années plus tard. En tout cas, merci pour toutes ces précisions concernant l’asile, c’était passionnant.
    Mélanie – Murmures d’ancêtres

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    1. C’est sûr qu’il faut s’attendre au pire, tu es prévenue ! Les maladies mentales, la psychiatrie, tout cela est plutôt affligeant et effrayant d’autant plus au XIXe siècle mais c’est aussi instructif et permet aussi de regarder la vérité en face.

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    1. C’est sûr, Sébastien ! Je suis pourtant content de l’avoir fait. Il faut dire qu’à parcourir ces registres de psychiatrie du 19e siècle, j’ai vu tellement de misère que celle d’Eugène m’en est devenue supportable.

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  3. Bien documenté, mais bien déprimant aussi. Une soeur épileptique, il devait y avoir peut-être des problèmes génétiques dans la famille.
    J’habite à proximité d’un hôpital psychiatrique où Camille CLAUDEL a été « soignée »; parfois, lors des Journées du Patrimoine ( et à d’autres occasions, je crois), ils organisent des visites, je n’ai jamais osé y aller, bien que ce soit sûrement intéressant, mais en pensant à toutes ces personnes aux destins brisés…

    Aimé par 1 personne

    1. L’alcoolisme me semble bien plus avéré que d’éventuels problèmes génétiques mais pourquoi pas. Après, c’est triste, peut-être déprimant, mais c’est aussi une réalité et je ne suis pas mécontent de m’y être frotté. J’en sais un peu plus sur ces destins brisés et longtemps dissimulés derrière des murs épais.

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    1. Merci Mauricette. L’entrée était parfois définitive mais pas toujours. A la même époque je vois des internés sortir de l’asile et d’autres faire plusieurs allers-retours entre l’asile et leur domicile.

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  4. Je découvre votre blog. Tout ce que je lis est excellent. Très bien construit, navigation dans les menus, variété des sujets …j’adore ! Et je suis vraiment admirative devant tout ce que vous avez découvert !!! Bravo et merci 😊

    Aimé par 1 personne

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