Adrien Absalon, idiotie incomplète

Aux AD79, je suis tombé par hasard une liste de 76 noms d’hommes et de femmes aliénés, internés à l’hospice de la Providence à Niort. Toutes ces personnes demandaient à sortir de l’hospice en 1870. Chaque nom était accompagné d’un diagnostic succinct (manie chronique, folie épileptique, mélancolie, érotisme…) qui m’a donné envie d’en savoir plus sur chacun. Avec Sylvie, nous avons entrepris de raconter quelques unes de ces vies confrontées à la psychiatrie du XIXe siècle. Voici le premier de ces destins.

adrien absalon

L'idiotie est l'état des enfants dont les centres psychiques ne paraissent pas fonctionner [...] L'idiotie est héréditaire ou accidentelle. Cette dernière est provoquée chez les jeunes enfants par les convulsions, l'épilepsie, la méningite, les fièvres graves, les coups ou les chutes sur la tête. L'idiotie héréditaire est congénitale : elle a pour cause diverses tares des parents : alcoolisme, tuberculose, syphilis, épilepsie. hystérie, etc. Les stigmates physiques de l'idiot sont l'aspect repoussant... (Dictionnaire encyclopédique Larousse 1922)

S’il y a une existence qui semble marquée par le signe de la malchance, c’est bien celle d’Adrien Absalon. Cela commence dès les premières heures de sa vie. Abandonné à la naissance, il est déposé à la boîte de l’hospice de la ville de Niort le 26 mars 1841, à 4 heures et demie du matin. Comme pour tous les enfants trouvés, l’acte de naissance donne la description du bébé « ayant sur la tête un bonnet d’indienne, garni de serre-tête et par-dessus un bonnet de laine, sur le cou un mouchoir en coton à très petites rayes, le corps emmailloté dans une brassière d’étoffe bleue garnie aux manches d’une bande de taffetas, une chemise et un drapeau, deux langes, l’un de droguet bleu et l’autre de futaine, ayant sur l’estomac un billet où est écrit à madame la supérieure je vous prie de donner les noms d’Adrien Absalon. »

Je ne connais pas sa petite enfance. Il est sans doute placé en nourrice mais où et jusqu’à quel âge ? Légalement, l’État, par l’intermédiaire du préfet des Deux-Sèvres, reste son tuteur jusqu’à sa majorité. Grâce au registre des tutelles, je connais ses employeurs entre l’âge de 17 à 21 ans. Il ne satisfait pas ses différents patrons ce qui explique les changements fréquents. Les rapports qui le concernent sont défavorables.

  • En 1858, il travaille chez Prunier, maréchal à Saint-Laurs. C’est ce métier qu’il déclarera plus tard.
  • En 1859, il est chez Grolleau, cultivateur à Fenioux. Faible de complexion, il a les yeux malades et une conduite mauvaise, il est jugé paresseux, raisonneur et semble idiot.
  • En 1860, il est placé chez Garnier, cultivateur à Fressines. Il est dit incapable de faire quoi que ce soit et qu’il est évidemment faible d’esprit. Il a déjà fait 4 lieux d’apprentissage et ne peut rester en aucun endroit.
  • En 1861, je le retrouve chez Chebron maréchal à Marigny, puis chez Frugères, maréchal à Mauzé. Loin de s’améliorer, son état s’empire. On n’en veut dans aucun service à l’hospice. Il est fantasque, capricieux, raisonneur et refuse d’obéir. Sa vue est très mauvaise.

1861, c’est aussi l’année du tirage au sort pour déterminer la liste du contingent. Il a tiré le n° 118 et est exempté de service militaire par son numéro. J’y apprends qu’il mesure 1 m 60 et qu’il ne sait ni lire ni écrire, ce dont je me doutais. En 1862, il est majeur et sort de l’hospice mais pas pour bien longtemps. « Misérable, errant, la risée de tous les enfants », son état a ému le maire de Niort qui le fait réintégrer le 24 juin à l’hospice. Selon le commissaire central, il s’est livré à de nombreux actes de violence contre des enfants qui le poursuivaient dans les rues. On le met dans le quartier des aliénés. Le motif est : atteint d’idiotisme et aliénation dangereuse compromettant l’ordre public. Le médecin qui demande son admission dit qu’il a un tempérament nerveux et que les causes de l’aliénation sont inconnues. Le médecin de l’établissement confirme l’imbécillité. Il le juge paresseux et il précise qu’il présente un peu d’excitation. Pourtant, malgré cela, il est renvoyé de l’hospice assez vite, le 21 juillet 1862.

Suite à la loi qui oblige les départements à se pourvoir d’un asile d’aliénés, en 1850 un projet est établi pour la réalisation « du quartier de La Providence » sur un terrain que le conseil municipal de la ville de Niort s’engage à fournir. La première pierre de La Providence est posée en 1853. L’hospice des Deux-Sèvres, surdimensionné pour la population du département accueille aussi des aliénés indigents de la Seine et de la Vienne. C’est donc un établissement très récent qui accueille Adrien Absalon en 1862.
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Statistique de l’asile de Niort de 1863 à 1866. Source Gallica

Où est-il entre 1862 à 1865 ? Peut-être est-il toujours pris en charge par l’hospice, à la section des indigents. C’est en tout cas l’endroit où, malade, il était avant le 9 novembre 1865, date où il est transféré volontairement à l’hospice des aliénés. Sa fiche d’entrée dit : il a toujours habité Niort, n’a reçu ni instruction, ni éducation. Il est sanguin avec une forte constitution. Idiotisme jugé incurable. Pas de traitement. Cet homme abandonné sur la voie publique n’est naturellement pas méchant mais, contrarié ou attaqué par des étrangers, il devient colère et alors peut devenir dangereux. Des statistiques sont tenues qui renseignent sur les causes de l’internement. À quelle ligne se retrouve Adrien Absalon ? Il est sans doute tout en bas du tableau, causes inconnues.

À l’hospice de la Providence, Adrien Absalon est occupé à des travaux de ménage. Il n’est pas libéré en 1870, quand il demande à sortir et qu’à côté de son nom je lis idiotie incomplète (et donc moins grave que complète). Où serait-il allé ? Il va donc encore passer 28 longues années parmi les aliénés. Il est jugé incurable. Il semble qu’il ne bénéficie d’aucun soin particulier car il n’est jamais fait mention de médication ou de traitement jusqu’à son décès. Vers la fin de sa vie, on diagnostique une manie chronique* en plus de l’imbécillité. Il finit par mourir de congestion cérébrale le 11 juillet 1898 à 6 heures et demie du matin à l’âge de 57 ans dans cet l’hospice où il aura passé la très grande partie de sa vie.

Enfant trouvé, Adrien Absalon n’a donc pas de parents identifiables. Resté célibataire, il n’a pas eu de descendant. Ainsi, il ne peut se retrouver dans aucun arbre généalogique. Une raison suffisante pour se souvenir d’Adrien Absalon, idiot, paresseux et capricieux peut-être mais aussi abandonné, moqué, misérable et enfermé tout au long de sa vie.

*Manie : une des grandes maladies  psychiques marquée par un délire sans fièvre avec fureur et perte de raison.

Sources
AD79 : H dépôt 1 Q 287 / H dépôt 1 Q 289 / H dépôt 1 Q 290 / R 163

 

10 commentaires sur “Adrien Absalon, idiotie incomplète

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  1. Sylvie, Raymond, Adrien Absalon avait gardé les noms et prénoms donnés par la personne qui l’a abandonné ? en général, on les changeait pour que sa maman ne retrouve pas l’enfant. Mais dans son cas, elle ne le souhaitait peut-être pas ? en tout cas merci pour ce billet très intéressant à plusieurs niveaux.

    Aimé par 1 personne

    1. Je n’ai pas la réponse Yasmine. Sur l’acte de naissance, Adrien et Absalon étaient proposés en prénoms par la maman. Adrien est resté son prénom et Absalon est devenu son nom. Après, sur le fait que la maman ne pouvait pas retrouver son enfant, je ne suis pas sûr que ce soit vrai tout le temps. Il me semble avoir croisé dans mes recherches des enfants récupérés par leur maman qui les avait abandonnés, suite à une amélioration de la situation familiale par exemple.

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    1. Nous sommes partis pour raconter des histoires tristes voire très tristes puisqu’il y en aura d’autres liées à l’environnement psychiatrique au XIXe siècle. Mais on va essayer de les espacer un peu pour que nos lecteurs gardent le moral !

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  2. Bravo pour ces recherches. J’ai lu un roman inspirés de faits réels sur les  »hôpitaux psychiatriques » de l’époque c’est la clé du coeur de Kathryn Hugues. j’y ai découvert qu’à l’époque un père ou un époux pouvait déposer sa femme ou sa fille sans autre avis que le sien et surtout si celui-ci ne venait pas la récupérer (volontairement ou non), elle pouvait y passer le restant de ses jours même sans aucun avis médical.

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    1. C’est la première fois que je reçois un message de Dieu ! Merci beaucoup pour le compliment. Sur la question de l’internement de femmes à la demande d’un père ou d’un mari, pour la période et le lieu que j’observe (Niort, 2e moitié du XIXe siècle), ça ne peut pas arriver. Il y a une demande étayée par un médecin pour l’entrée à l’asile. Une fois à l’intérieur, le malade (ou la malade) est observé par le médecin de l’hospice et à nouveau 15 jours après. Il y a donc 3 avis médicaux pour un internement. Et il y a un suivi et souvent des soins pour tous (et toutes) tout au long de l’internement.

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