Jeunes et jolies

Cet article est paru initialement dans le cadre du ChallengeAZ 2020 du blog Généa79. Il a été réactualisé*.

Il y a quelques mois les Archives des Deux-Sèvres ont proposé en Trésor d’Archives un document daté de 1810 classé alors « confidentiel » dans lequel le préfet du département dresse une liste de vingt-sept jeunes femmes âgées de 14 à 39 ans, riches héritières de bonnes familles aristocrates ou bourgeoises qu’il serait bon de rallier à l’Empire grâce à des mariages judicieux.

On y découvre avec effroi que le fichage ne date pas d’aujourd’hui. Le tableau renseigne sur l’âge des jeunes femmes, le nom et la profession des parents, ainsi que sur la fortune et les biens que possèdent ces derniers, sans oublier d’évoquer la dot présumée pour chacune des filles et les espérances d’héritage. Un beau mariage n’étant pas uniquement une question d’argent, on n’oublie pas de donner « les agréments physiques ou les difformités, les talents, la conduite et les principes religieux » (catholiques pour la plupart) de chacune de ces demoiselles.

J’ai voulu savoir si ce projet avait été suivi d’effets et si des mariages avaient été arrangés pour rapprocher ces bonnes familles des tenants de l’Empire.

Sur les vingt-sept jeunes femmes inscrites sur le tableau en 1810, dix-huit sont mariées avant le 4 avril 1814, date de l’abdication de Napoléon. J’ai listé leurs beaux mariages dans l’ordre chronologique, indiqué leurs « agréments physiques ou difformités » et ajouté les quelques renseignements donnés par les actes sur les maris. Ces unions étaient sans doute pour la plupart arrangées : l’étaient-elles par les familles uniquement ou aussi par l’administration impériale ? À vous de vous faire une idée pour chaque cas. J’ai personnellement l’impression que ce document a servi pour concrétiser certains mariages.

  • Marie CARRY (assez bien élevée, intéressante sans être jolie, bonne conduite) épouse à 21 ans le 12 mai 1810 Jacques Claude VINCENT, 29 ans négociant, le 12 mai 1810 à Saint-Maixent
  • Aglaé ESPINET (figure passable) épouse à 15 ans Laurent Alexandre Rouvier, 31 ans, docteur en médecine, père docteur, le 26 septembre 1810 à Niort
  • Maixente Honorine Janvre de Bernay (bien faite, point jolie, nul talent) épouse à 21 ans Pierre Théodore Durousseau Defayole, 34 ans, le 8 octobre 1810 à Saint-Maixent
  • Émilie Antoinette Thibault de NEUFCHAISE épouse à 24 ans Henry Louis Charles Auguste d’Espaignes des Venelles, 28 ans, lieutenant-colonel, aide de camp employé à l’armée d’Espagne et chevalier de l’Empire, le 4 juin 1811 à Niort
  • Appoline Piet-Berton (figure et physique très agréable, éducation soignée) épouse à 20 ans  Saint-Aubin Agier, 29 ans, « entreposeur » général du département des Deux-Sèvres, père ancien magistrat et procureur impérial, le 17 juin 1811 à Niort
  • Julie Coyrault (sa figure sans être jolie est assez agréable mais n’est point douée de talent) épouse à 29 ans Charles Casimir Coyreau, 29 ans, propriétaire, le 18 octobre 1811 à Parthenay
  • Catherine Piet-Lataudrie (figure et physique agréable) épouse à 40 ans Charles Pascal JOFFRION 41 ans, veuf et docteur en médecine, le 16 juillet 1811 à Niort
  • Élisa MAIN (figure et physique très agréable, éducation soignée) épouse à 17 ans Barthélémy LAURENCE, 24 ans, négociant-banquier, père négociant-banquier et ex-législateur, le 16 septembre 1812 à Niort
  • Sophie BRELAY (elle n’a rien qui puisse déplaire, élevée d’une manière un peu trop religieuse) épouse à 18 ans Pierre Jacques Parfait JUQUIN, 20 ans, propriétaire, père marchand, le 31 mai 1813 à Niort
  • Victoire Busseau (jolie figure, physique agréable) épouse à 22 ans Charles Jean Olivier PONTENIER, 20 ans, avocat à la Cour impériale de Poitiers, père président dudit tribunal, le 16 juin 1813 à Niort
  • Félicie Grellet-Desprades (figure et physique passable) épouse à 21 ans Charles Frédéric Auguste de CHANTREAU, 22 ans, propriétaire, père propriétaire et ancien capitaine au régiment d’infanterie du Hainaut, le 29 août 1813 à Faymoreau (Vendée)
  • Victoire Marcadière (figure et physique passable) épouse à 23 ans Vincent Denis Bodin, 28 ans, substitut du procureur impérial près le tribunal de 1re instance de l’arrondissement de Niort, père président de la Cour impériale de Poitiers, le 15 septembre 1813 à Niort
  • Éléonore Corbin (figure gâtée par la petite vérole) épouse à 27 ans Charles Édouard Jousselin, 29 ans, notaire impérial, père propriétaire, le 13 octobre 1813 à Niort
  • Rosine Marcadière (figure et physique passable) épouse à 22 ans Armand Marie Daguin, 28 ans, négociant, père ancien officier d’infanterie, le 22 novembre 1813 à Niort
  • Esther MORICEAU (figure passable) épouse à 34 ans Jean Hippolyte LAIDIN de la BOUTERIE, 38 ans, ancien officier et percepteur-receveur des contributions de Niort, père ancien magistrat et maire de Frontenay, le 23 novembre 1813 à Niort
  • Louise TEXIER (d’une jolie tournure, bien élevée, excellente conduite) épouse à 25 ans Charles Samuel CHAUDREAU, 35 ans, contrôleur des droits réunis, le 24 novembre 1811 à Saint-Maixent
  • Alexandrine Bernard (figure et physique agréable, éducation soignée, quelques talents pour la musique et le dessin) épouse à 20 ans Alphonse Marie Martin-Monteuil, 33 ans, propriétaire et maire de de la commune de Missé, père propriétaire, le 13 janvier 1814 à Niort
  • Lucile Morisset (figure et physique agréable, éducation soignée) se promet en mariage à 24 ans avec Pierre Théodore COUSSAUD de Massignac, avocat, père ancien conseiller du roi, le 23 janvier 1814 à Poitiers

Sept jeunes femmes ont attendu la Restauration voire bien au-delà pour convoler en justes noces, le préfet impérial aura donc échoué pour celles-ci :

  • Pauline Bastard de Crisnay (figure et physique agréable) épouse à 21 ans François Étienne de MECHINET, 21 ans, propriétaire, père chevalier de l’Ordre royal, militaire de Saint-Louis, ancien capitaine au régiment d’infanterie du Boulonnais, le 08 juin 1814 à Niort
  • Élisabeth CARRY (peu maniérée mais bonnes mœurs) épouse à 21 ans Louis AUBIN, 26 ans, propriétaire adjoint du maire de Latillé, père ancien maire de cette commune, le 14 septembre 1814 à Saint-Maixent
  • Caroline Rouget-Gourcez (figure et physique très agréable) épouse à 21 ans Marie-Désiré Martin-Beaulieu, 25 ans, père propriétaire et premier adjoint  au maire de la ville de Niort, le 21 août 1816 à Niort
  • Clémence Chauvin-Hersant épouse à 23 ans Jean Joseph TONNET, 31 ans, capitaine d’artillerie et chevalier de l’ordre royal de la Légion d’honneur, père juge de paix du canton de Saint-Loup, le 25 septembre 1816 à Ardin
  • Pauline Frappier-Poiraudière (figure et physique agréable) épouse à 21 ans Louis Pierre Daguin, 37 ans, propriétaire, père ancien officier d’infanterie chevalier de l’Ordre royal et militaire de Saint-Louis, le 10 juin 1817 à Niort
  • Alix Robouam (fort sage mais sans nul usage du monde sans talent d’une figure assez commune) épouse à 25 ans Étienne Joseph Bizot de la Loge, 21 ans, lieutenant de la gendarmerie royale, fils d’un ancien officier de dragons le 28 avril 1819 à Montigny
  • Justine Engevin du Coudray (fort honnête, sans nul usage du monde connu, sans instruction, ni talent,ni agrément de figure) épouse à 49 ans Jean Baptiste Carquet, 36 ans, propriétaire, père également propriétaire, le 9 octobre 1833 aux Aubiers

Deux enfin ne se marient pas :

  • Anne Poudret de Sevret décède le 11 janvier 1816 à Niort âgée de 33 ans
  • Lucrèce MORICEAU (figure passable) décède le 18 mai 1846 à Niort âgée de 69 ans

Marguerite Gérard (1761-1837), artiste peintre contemporaine du Ier Empire, a peint en 1804 un joli tableau intitulé La Mauvaise Nouvelle que j’ai choisi de mettre en illustration (et de rebaptiser). Les jeunes femmes de cette liste pour beaucoup n’ont pas eu leur mot à dire quant au choix du mari. Avaient-ils tous un physique agréable, une jolie figure, une éducation soignée ? Il est fort possible que ce fut une mauvaise nouvelle pour certaines quand elles ont découvert le nom et le visage de leur futur conjoint.

Marguerite Gérard : Jeune Deux-Sévrienne découvrant le nom de son futur époux.
  • Suite au signalement par Laurent Delenne, archiviste aux AD79, de sources complémentaires, les 20 jeunes filles à marier de l’article initial de novembre sont maintenant 27. Grand merci à lui. Les 7 nouvelles (Élisabeth et Marie CARRY, Julie COYRAULT, Justine ENGEVIN de COUDRAY, Maixente Honorine JANVRE de BERNAY, Alix ROBOUAM et Louise TEXIER) sont intégrées à la liste réactualisée.

5 commentaires sur “Jeunes et jolies

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  1. Bonsoir Raymond,
    Je me pose une petite question: quel était le physique des personnes qui se permettaient ces annotations ?
    C’est choquant, comme du bétail à vendre.

    Aimé par 1 personne

  2. Bonjour Raymond,

    Belle trouvaille ! Hé oui, ce fut longtemps la mentalité par le passé. Sous l’Empire comme aux siècles précédents, les filles de bonnes familles avaient pour devoir de produire une postérité, c’est-à-dire des héritiers. Elles devaient également faire bonne impression dans les soirées mondaines, et briller tant par leur charme physique que par leur esprit (ce que le préfet entend ici par « talent » ?). Ces critères étaient donc essentiels … Et ce type d’information devait être très recherché, en particulier dans la haute bourgeoisie et l’aristocratie, avant de convenir d’une alliance.

    Je me souviens d’un documentaire anglais portant sur les femmes de la haute société en Angleterre, peut-être à la même époque ou un peu avant. Une historienne commentait une scène montrant de jolies jeunes femmes dans leur plus belle robe de soirée, très échancrées, introduites aux gentlemen : « leur décolleté était leur statut » … Ce qui donne une idée de l’importance du physique.

    Ceci-dit, même à l’époque, la fuite de ce document aurait probablement fait scandale, en ce qu’il aurait porté atteinte à la dignité des familles concernées. Mais dans l’entre-soi de la haute société, je gage que ça n’aurait pas choqué grand monde.

    À première vue, et avec l’évolution des normes sociales, cette évaluation nous semble aujourd’hui cruelle. Mais cette première impression n’est-elle pas un peu naïve de notre part ? Après tout, de tels jugement ne sont-ils pas portés au quotidien par la majorité de nos contemporains, dans l’évaluation de partenaires potentiels, tant pour les hommes que pour les femmes ?

    Aimé par 1 personne

    1. Bonjour André. Merci pour ces informations. Sans porter de jugement, avec notre regard d’aujourd’hui, ce texte nous éclaire sur les mentalités d’autrefois. Le sexisme dans les élites n’était pas moindre que dans le reste de la société mais il prenait d’autres formes. Les mentalités d’autrefois sont d’ailleurs encore celles d’aujourd’hui puisque subsiste encore aujourd’hui ces « rallyes », ces bals mondains et chaperonnés réservés aux enfants de bonne famille et censés préparer de beaux mariages. Et il nous éclaire également sur un fichage qui existait bien avant l’informatique et qui ne servait pas uniquement à des fins policières.

      J'aime

      1. En effet, j’ai entendu parler de ces rallyes, à Paris notamment, qui coûtent des sommes astronomiques (le prix d’une petite maison dans les Deux-Sèvres par rallye). Et c’est vrai que c’est aussi intéressant du point de vue du fichage…

        Aimé par 1 personne

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