Suite de « L’équipée sauvage dans le Bocage ». Résumé : dans le nord des Deux-Sèvres, au début du XIXe siècle, des jeunes veulent échapper à la conscription et certains sont devenus hors-la-loi et meurtriers. Dans le même temps, des curés refusent le Concordat de 1801 signé entre Napoléon et l’Église et complotent… Il ne faudrait pas que s’installe une nouvelle guerre de Vendée.

Après le siège par la gendarmerie d’une maison à Scillé le 12 mars 1808, plusieurs personnes sont arrêtées pour les crimes commis dans le Bocage. Elles sont incarcérées à Niort pour être jugées rapidement. Un précédent procès avait déjà eu lieu il y a un an en réponse au meurtre des gendarmes de Courlay en 1806. Le verdict : 3 hommes condamnés à mort et 5 autres à huit ans de fers. Mais toute la bande n’avait pas été arrêtée et, autour de quelques fuyards, un nouveau groupe composé de conscrits réfractaires s’était reformé, volant des armes et des biens, allant même jusqu’au meurtre. Après leur arrestation, ils sont donc 9 à comparaître 3 mois plus tard, les 17 et 18 juin 1808, devant le tribunal de Niort.

Qui sont les accusés ?

entête police

Papier à en-tête de la police du XIXe

René Marot, marchand de fuseaux à Courlay, 23 ans. C’est l’homme le plus recherché. On lui reproche surtout sa participation au guet-apens meurtrier contre les gendarmes, mais aussi l’homicide de Pierre Rotureau, ainsi que d’avoir blessé un maréchal des logis. Ce réfractaire est le fils de Joseph Marot et de Marie Falourd. Sa famille fut particulièrement surveillée car suspectée de participer très activement à la sédition qui sévit dans la commune de Courlay. Ses parents et sa sœur Jeanne ont même été arrêtés préventivement. Transférés à la prison de Poitiers, son père, Joseph Marot, y décède le 18 février 1807 et sa mère Marie Falourd y meurt à son tour le 20 novembre 1807.
Jean-Baptiste Marot, domestique à Courlay, 22 ans. Frère du précédent, il l’a rejoint dans sa révolte et a participé dans une moindre mesure à son errance criminelle.
Pierre Galland, domestique au Pin, 24 ans. Il est l’aîné d’une famille de 3 enfants. Ses parents, Jean Galland et Marie Baudry, sont décédés, victimes de la Révolution en la commune de Courlay au village appelé Beauvais, dans les 1ers jours de 1794. Il risque beaucoup lui aussi car il était présent au meurtre des 2 gendarmes.
Pierre Boissonot, tisserand à Courlay, 23 ans. Né au Breuil-Bernard, c’est  le fils d’Hilaire Boissonot et de Jeanne Gastard. Son père a disparu lui aussi durant les guerres de Vendée. Il est accusé d’être un membre de la bande à Marot.
Pierre Guichet, laboureur à Vernoux-en-Gâtine, 22 ans. C’est l’aîné des fils de Jean Guichet et de Marie-Anne Chartier et il est également un conscrit réfractaire. Il lui est reproché d’avoir résisté à la gendarmerie lors de l’assaut de la maison de Scillé.
Jean Gelot, laboureur à Scillé, 20 ans. Il est né dans le département voisin de la Vendée, à Saint-Hilaire-de-Voust, fils de René Gelot et de Marie-Jeanne Decou. Je ne sais pas si ses parents sont vivants lors de son procès et je ne lui ai pas trouvé de fratrie. Il aurait dû lui aussi rejoindre l’armée mais il ne l’a pas fait. Il se retrouve accusé de différents vols et de résistance aux forces armées.
Jean Baudu, laboureur à Chanteloup, 20 ans. Le plus jeune fils de Pierre Baudu et de Louise Maulévrier a refusé le service militaire et pris le « maquis ». Il n’avait que 3 ans quand sa mère est morte et j’ignore si son père et sa fratrie sont encore en vie. Il est accusé de plusieurs cambriolages.
– Jean Noirault, bordier à la Fouquetière de Scillé, 36 ans. C’est l’aîné des inculpés. C’est chez lui qu’une partie de la bande a été arrêtée et il lui est reproché de les avoir aidés et hébergés.
François-Jacques Deborde, domestique à Moncoutant, 23 ans. C’est lui aussi un conscrit réfractaire. Je le connais bien puisque c’est le neveu de mon ancêtre André Deborde. Le fils de Jacques Deborde et de défunte Marie Baudouin est soupçonné d’appartenir à la bande. C’est sa présence au procès qui m’a donné envie de mener cette recherche.

Le procès et le verdict

Il se déroule sur 2 jours. Les témoins convoqués sont plutôt à charge qu’à décharge. Il n’empêche que la cour rend un jugement à la fois différencié et circonstancié :

guillotine tardi

Dessin extrait de « Adèle et la bête » de Tardi

Pierre Galland et René Marot sont condamnés à la peine de mort. Leur participation au meurtre des 2 gendarmes ne fait pas de doute. Les dits Pierre Galland et René Marot seront conduits sur la place publique et des exécutions de cette ville pour avoir la tête tranchée…
Jean-Baptiste Marot, Pierre Boissonot, Pierre Guichet, Jean Baudu et Jean Gelot sont condamnés à 8 années de bagne. Auparavant, ils seront « conduits sur la place publique et des exécutions de cette ville attachés à un poteau placé sur un échafaud pour rester exposés aux regards du peuple pendant 6 heures, qu’au dessus de leur têtes sur une écriture soient inscrits en gros caractères leurs noms, prénoms, profession , domicile, la cause de leur condamnation et jugement rendu contre eux… »
Jean Noirault et François-Jacques Deborde sont acquittés des différentes accusations. Ils  demeurent toutefois en état d’arrestation, le premier pour recel de réfractaires et le second comme réfractaire.

Que sont-ils devenus ?

Il ne reste a plus beaucoup de jours à vivre pour les 2 condamnés à mort. « Tout condamné à mort aura la tête tranchée, quiconque a été condamné à mort pour crime d’assassinat d’incendie ou de poison sera conduit au lieu de l’exécution revêtu d’une chemise rouge« . Le 5 juillet 1808, Pierre Galand et René Marot quittent leur cellule de la prison de Niort. Vêtus de la chemise rouge d’infamie, ils se dirigent vers l’échafaud où les attend la guillotine. À 11 heures, la lame tombe sur le cou de René Marot, puis sur celui de Pierre Galland.

Après l’humiliation sur la place publique de Niort, les 5 condamnés aux fers sont envoyés au bagne de Rochefort où ils sont inscrits sur le registre. Jean Baudu y décède 2 ans plus tard, le 10 mai 1810 âgé de 22 ans, à l’hôpital de la Marine.
Quant à Jean Gelot, Jean-Baptiste Marot, Pierre Guichet et Pierre Boissonot, ils sont graciés par le roi Louis XVIII le 13 janvier 1815. Renvoyés chez eux, Gelot et Guichet se rendent à Vernoux-en-Gâtine et Marot et Boissonot vont à Courlay où ils sont surveillés, conformément à la loi.
– Jean-Baptiste Marot décède le 6 septembre 1834 à Saint-Porchaire âgé de 45 ans. Il était pensionné de l’État avait épousé l’année précédente Marie-Louise Brémaud.
– Le destin de Jean Guichet est sans doute le plus étonnant. Le bagne lui a sans doute permis de rencontrer la femme qu’il épouse à Vernoux-en-Gâtine, le 16 avril 1815, 3 mois à peine après sa libération. Celle qu’il a choisi s’appelle Jeanne Girard, elle est née à Rochefort et est la fille d’un charpentier de la ville. C’est certainement pendant sa détention qu’ils se sont connus. Jeanne décède en 1844. Jean Guichet se remarie avec Françoise Robin en 1847 et décède le 14 mai 1856 à L’Absie, âgé de 70 ans.
– Jean Gelot épouse le 19 avril 1820 Marie-Jeanne Fortin à Scillé, ils ont 3 enfants entre 1822 et 1826. Il a le temps de méditer sur ses mésaventures puisqu’il meurt très âgé, le 4 avril 1874 au Busseau, à l’âge de 89 ans.
– Quant à Pierre Boissonnot, je perds sa trace après son retour à Courlay.

Des 2 acquittés, je ne connais que le sort de François-Jacques Deborde. Je n’ai trouvé aucun renseignement sur Jean Noirault. Le neveu de mon ancêtre, pour sa part, est sans doute incorporé dans l’armée napoléonienne juste après le procès. Dans quelles conditions, pour quels combats, je l’ignore. Il revient vivant en tout cas, puisqu’il épouse avant 1817 Marie Auger qui lui donne une petite fille cette année-là. Je me demande même s’il n’a pas essayé d’obtenir une pension royale, comme les anciens soldats royalistes des guerres de Vendée. Il vit et travaille à la ferme de la Coulaisière de Pugny où il décède le 22 septembre 1827 âgé de 40 ans.

Pour conclure

entête gendarmerie.PNG

Papier à en-tête de la gendarmerie au XIXe

Ces actes de banditisme ont été l’occasion pour le préfet des Deux-Sèvres, Dupin, de remettre de l’ordre dans une région toujours prête à se soulever. Durant cette période, jusqu’à 400 soldats ont été mobilisés, 170 personnes ont été arrêtées préventivement ou déplacées car considérées comme fanatiques, perfides, rebelles aux lois divines et humaines… C’est aussi l’occasion de rechercher et de tenter de soumettre les prêtres et ceux qui refusent le Concordat, les dissidents de la Petite Église. Les fers et le bagne, les chemises rouges et la guillotine sont la punition des crimes mais ils sont également un avertissement politique à tous ceux qui refusent d’obéir à l’ordre en place. La réponse aurait pourtant aussi être sociale car ces jeunes criminels ont été auparavant les enfants victimes des guerres de Vendée. Dans un courrier adressé à la police générale de l’Empire, le préfet écrit : « La plupart des mutins sont orphelins. La guerre de la Vendée a laissé beaucoup d’enfants dans cet abandon et cette jeunesse sans frein donnera de l’embarras pendant quelques années. » Il fallut de fait beaucoup de temps pour retrouver une paix complète dans le Bocage.

Sources principales

Archives départementales des Deux-Sèvres : 4M209, 4M212, 3U3
Ernest de Hauterive : La police secrète du Premier Empire
Auguste Billaud : La Petite Église dans la Vendée et les Deux-Sèvres
Laurent Delenne : Une rébellion contre la conscription (Revue Napoléon n°26)

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