Une source peu connue : les archives des hôpitaux-hospices d’aliénés

Géricault : Le monomane du vol

Dans le cadre de la semaine Geneatech sur les sources peu connues, j’aimerais vous présenter le fonds des archives des hôpitaux-hospices, et plus spécialement celles concernant les indigents et aliénés. Aux Archives départementales des Deux-Sèvres, ce fonds (classé sous H dépôt 1/Q) est particulièrement conséquent. Certains documents remontent à l’an VI et ils couvrent tout le XIXe siècle. On appréhende toute l’histoire de la psychiatrie, la construction des asiles, les recherches médicales, les statistiques, mais surtout on a accès aux répertoires et aux fiches de placement des aliénés et internés. Aux AD79, pour les femmes, cela s’étend de 1842 à 1970, pour les hommes de 1858 à 1969. La loi interdit de consulter les documents les plus récents qui porteraient atteinte au secret médical : ils sont communicables à l’expiration d’un délai de 25 ans à compter de la date du décès de l’intéressé et, si la date du décès n’est pas connue, le délai est de cent vingt ans à compter de la date de naissance de la personne en cause. La loi nous interdit donc peu ou prou de consulter les documents médicaux personnels à partir du XXe siècle, ce qui me semble correspondre au bon sens, car ils concernent des personnes qui peuvent être encore dans la mémoire de de nos contemporains.

Géricault : le monomane du vol d’enfant

Avec Sylvie, nous nous sommes donc intéressés à certains aliénés au XIXe siècle car nous savions, grâce à un recensement ou un acte de décès, que certains individus de nos arbres avaient été placés à l’asile. Cela a débouché sur 3 articles sur notre blog consacrés respectivement à Eugène Blanchin, Adrien Absalon et Madeleine Morisset. Découvrir ces vies dans ces registres aurait pu ou dû nous rebuter, tant ils nous entraînent au plus près de la misère humaine, qu’elle soit médicale ou sociale. Et bien non ! Ces dossiers sont passionnants car, même s’ils concernent des cas relevant de la psychiatrie, ils nous plongent au XIXe siècle : nombre de ces destins individuels auraient pu donner la matière à des romans de Zola.

La preuve par l’exemple avec Jean Turpault (1825 – 1888)

Son placement le 28 décembre 1868 nous donne des renseignements précis sur sa vie que nous ne trouverons nulle part pour la plupart de nos aïeux. Je savais déjà par d’autres sources qu’en 1871, il souffrait de folie ambitieuse, qu’il se disait vétérinaire et que « les demoiselles l’admirent. » Voilà ce que j’apprends en consultant son dossier.

Les renseignements d’ordre généraux : Né au Puy-Notre-Dame (Maine-et-Loire) et domicilié à Cersay (Deux-Sèvres), il est l’époux de Pélagie Leblanc. Il est catholique, sans profession déclarée et âgé de 43 ans le jour de son placement. Une recherche sur l’état civil me confirme qu’il est bien né au Puy-Notre-Dame le 26 mai 1825, fils de Pierre Turpault, maréchal, et de Jeanne Mettreau, et qu’il s’est marié avec Pélagie Leblanc à Cersay le 10 avril 1850, se déclarant alors vétérinaire.
– Qui a demandé le placement ? : Sa femme (51 ans). Elle s’appuie sur le certificat du Dr Michel, médecin à Argenton-Château. Le maire de Cersay indique que la famille est hors d’état de payer le prix de la pension, il est donc admis sous le statut des indigents.
– Les renseignements donnés à son admission par le Dr Michel nous en apprennent beaucoup sur la vie de Jean Turpault : « [il] est d’un tempérament nervo-bilieux, constitution assez forte. Il y a 13 à 14 ans, il a eu une fièvre typhoïde. Son père buvait beaucoup. Sa mère s’est suicidée. L’ambition, le désir de faire une grande fortune paraissent être les causes de sa maladie. En 1864, on l’a fait interner d’office à Bicêtre près Paris où il avait été vendre un remède infaillible contre certaines maladies des chevaux, mais il a mangé une dizaine de mille francs. L’état des fonctions physiques et des organes des sens est bon. Peu de sommeil. Le jour seulement, il est très irritable et si on le contrarie, il frappe. Il a menacé d’étrangler sa femme. Il raisonne bien, mais il est facile de l’amener à parler de ses projets grandioses qui lui permettraient de marier sa fille princièrement. » Le médecin précise qu’il n’y a pas de traitement contre son état, il livre son diagnostic, manie des grandeurs et son pronostic, grave, la guérison est douteuse. Il doit être interné pour aliénation mentale.
– Les observations médicales : 15 jours après son accueil, un certificat de quinzaine est délivré : Jean Turpault est atteint de folie avec idées érotiques et prédominance du délire des grandeurs. Il est alors très calme. Jusqu’en 1872, son état n’évolue pas et il n’est pas fait mention d’éventuels traitements. En 1873, le diagnostic évolue en manie (dans le sens de folie) chronique. En 1874, on parle de manie ambitieuse, en 1875, de monomanie ambitieuse, en 1876 de manie chronique et d’incurabilité. 10 ans plus tard, en 1886, rien ne change sauf qu’il est qualifié de malpropre. En 1887, il a la manie du larcin. Il décède d’apoplexie pulmonaire le 4 mars 1888 à l’âge de 63 ans, après avoir passé près de 20 ans enfermé.

Tout cela n’est certes pas bien gai mais plutôt instructif sur une certaine réalité sociale autrefois, une réalité qui impacte tous les milieux, l’instituteur et le curé, le paysan et l’ouvrier, le propriétaire et le journalier. Je ne sais pas comment se présentent ce type d’archive dans les autres départements mais je ne peux que vous encourager à vous y pencher : la psychiatrie a concerné bien plus de personnes que je le pensais au départ et il y a forcément dans nos arbres des hommes ou des femmes qui ont connu, temporairement ou pas, l’asile d’aliénés. Il y en a tellement que, pour les Deux-Sèvres, cela remplit une quarantaine de registres reliés, lourds comme les destins qu’ils renferment. Ces livres sont si volumineux qu’il est préférable pour la santé du personnel des Archives de les demander avec parcimonie, tant ils sont difficiles à manipuler.

5 commentaires sur “Une source peu connue : les archives des hôpitaux-hospices d’aliénés

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  1. Je n’ai pour l’instant pas rencontré d’ancêtre interné. Mais en effet ces documents ont l’air très riches et passionnants à lire. Je ne manquerai pas d’y jeter un œil si l’occasion se présente dans ma généalogie.

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